Votre séjour au Québec
       
       
         
         

Gaia

      Très cher Monsieur Brassens, bonjour.

Je sais que vous êtes venu au Québec au début des années 1970, je crois. Quel souvenir gardez-vous de votre séjour et que pensez-vous des Québécoises?

J'adore vos chansons, mais votre présence me manque. Je regrette de ne pas avoir eu la chance de vous rencontrer pour votre regard enveloppant et votre chaude voix si caressante, mais surtout pour le bel être que vous êtes.

Merci à l'avance pour votre réponse.
         
         

Georges Brassens

      Chère Madame, cher Monsieur, Bonjour,

C'est en septembre 1961 que je fis mon unique séjour en Amérique, et ce fut d'ailleurs une des seules fois où je pris l'avion, que je n'affectionne pas particulièrement.

L'événement fut l'aboutissement d'un long complot amical, plusieurs de mes proches s'étant ligués pour me convaincre d'entreprendre ce voyage. Durant l'année précédente, des collègues et amis, Raymond Devos et Jacques Brel, étaient revenus enchantés de leur expérience québécoise. Félix Leclerc de son côté ne manquait pas une occasion de m'inviter «chez lui». Tous trois avaient le même imprésario que moi, Jacques Canetti, et je cédai enfin aux plaidoyers de ce quatuor.

Quelques années plus tôt, le même Canetti avait fait le voyage avec Maurice Chevalier puis Patachou et avait tissé des liens d'amitié avec les mêmes producteurs québécois.

J'ai donc séjourné un bon mois au Canada, livrant 10 jours de spectacles à Québec, dans une boîte alors célèbre, le cabaret restaurant Chez Gérard, puis sept jours à Montréal, à la Comédie canadienne et cinq jours en tournée, dont un passage à Ottawa.

Je garde de ce séjour d'agréables et nombreux souvenirs. Comme beaucoup d'artistes français qui se sont produits au Québec, j'ai été touché par la chaleur et la simplicité de l'accueil, du public bien sûr, mais aussi des divers interlocuteurs. Et malgré l'appréhension des responsables québécois de la tournée, chaque spectacle fut présenté à guichet fermé et marqué par un enthousiasme certain du public.

Divers événements me reviennent en mémoire. C'est à l'occasion de ce séjour à Québec qu'étonnamment j'ai fait la connaissance des Compagnons de la chanson et donc de Fred Mella qui par la suite est devenu un très bon ami.

C'est là également que j'ai connu Gilles Vigneault, mais sans savoir qu'il était tout jeune collègue débutant dans le métier. Très présent tous les soirs dans les coulisses, familier des lieux, j'ai cru que celui qu'on m'avait présenté comme professeur de mathématiques était l'un des coordonnateurs de l'établissement.

À cette époque il s'évertuait à promouvoir, dans le même immeuble, une salle de spectacle destinée exclusivement aux auteurs-compositeurs-interprètes qui commençaient à proliférer au Québec. Cette salle s'appelait «La Boite à chansons», terme qui par la suite est devenu un nom générique pour ce type de salle. Des années plus tard, Vigneault m'avoua avoir été bien déçu que les patrons de l'établissement n'aient pas choisi pour mes spectacles «sa» boîte à chanson, dont le public, majoritairement étudiant, était plus familier avec mon répertoire que celui du restaurant-cabaret Chez Gérard. Je garde aussi un bon souvenir des journées passées chez Félix Leclerc, à l'Île d'Orléans, à flâner sur sa ferme ou sur les berges du Saint-Laurent.

À Ottawa, si loin de chez moi, j'ai peut-être un peu baissé la garde et j'ai exceptionnellement accepté de me rendre à une réception «intime» en mon honneur à l'ambassade française. Je trouvais que la salle était bien grande, mais j'ai compris lorsque quelque temps après mon arrivée, je vis entrer un bataillon de diplomates, ministres, militaires, chargés d'affaires et industriels de tous crins. Ma seule consolation fut de constater que ces gens-là étaient heureux de faire la queue pour me serrer la main et m'annoncer d'un air complice: «J'aime beaucoup ce que vous faites».

À Montréal, malgré un agenda accaparé par les interviews radio, télé et journaux, on a voulu me faire goûter à l'exotisme local et une expédition fut planifiée à la réserve amérindienne voisine de Caughnawaga où un «pow-wow» quotidien était organisé au profit des touristes. Cette sortie nous a laissé quelques photos inattendues.

La femme québécoise? C'est curieux, mais je me souviens que c'est une question que plusieurs journalistes m'ont posée lors de ce séjour. Alors je vous répondrai comme à l'époque qu'à l'occasion d'un si bref séjour, je ne suis pas en mesure d'établir des distinctions et que personnellement j'aime bien les femmes de partout. Il faut savoir que tout au long de ce voyage, j'étais accompagné de mon éternelle fiancée, qui était d'autant plus présente qu'exceptionnellement Gibraltar, mon fidèle secrétaire, m'avait pour une fois bien laissé tomber, ne pouvant se résoudre à prendre l'avion.

Le contact le plus immédiat avec mes admiratrices se produisait inévitablement dans la loge, après le spectacle. Et ma compagne le savait parfaitement, qui, bien qu'en retrait et fort discrète, ne manquait jamais de surveiller ce cérémonial. Si elle pouvait tolérer que je termine la séance les joues couvertes de rouge à lèvre de toutes les nuances, elle s'inquiétait davantage des petits papiers pliés que l'on me glissait discrètement dans la main ou de propositions que l'on me soufflait à l'oreille. Ces petits billets comportaient généralement un prénom et un numéro de téléphone, parfois les coordonnés d'un rendez-vous ferme. Les plus audacieuses, souvent, m'annonçaient que leur désir le plus profond serait d'avoir un enfant de moi. Si je garde un souvenir très vif du Québec, je peux vous assurer que je n'y ai laissé à aucune un souvenir... vivant.

BRASSENS
         
         

Gaia

      Monsieur Brassens, bonjour!

Message bien reçu. Merci d'avoir pris de votre temps si précieux pour votre réponse très détaillée qui me satisfait grandement.

Une admiratrice