Pierre
écrit à

   


Georges Brassens

   


Vos guitares, monsieur Brassens
 

    Bonsoir,

L’admiration que j’ai pour vous et votre œuvre est incommensurable. Depuis l’âge de treize ans (j’en ai cinquante), je vous écoute en vous admirant. Je ne vous ai jamais vu mais vous ne m’avez jamais quitté! Les enfants sont le prolongement de nos vies et les miens (onze et huit ans) vous écoutent pour vous jouer.

Je suis passionné de guitares et me suis lancé dans une recherche difficile: connaître les luthiers des guitares sur lesquelles vous avez joué, hormis, naturellement, Busato et les célèbres Jacques et Jean-Pierre Favino. Je parle d’avant. Avez-vous joué sur les guitares des ateliers Gérôme, de Mirecourt, celles de Couesnon et d’autres? Dans un des volumes de la collection DVD qui vous est consacrée, on vous voit jouer dans une sorte de salle à manger, avec des amis (chansons: «Le Vin», «La Charade»...). Pouvez-vous me dire quel luthier a fabriqué la guitare que vous utilisez dans cette séquence? À propos, quelle est cette maison et qui sont les personnes autour de vous?

Merci pour tout, monsieur Brassens. Vous m’avez rendu la vie passionnante, aidé dans les moments difficiles, donné envie d’écrire, de m’accompagner, d’apprendre la guitare et de communiquer
aux enfants votre œuvre afin qu’ils la transmettent aux leurs dans le futur!

À très bientôt,

Pierre


Bonjour Pierre,

On a pu dire que je fais autant pour la promotion de la guitare que pour l'engouement pour la pipe ou le retour en force des bacchantes. C'est bien gentil, mais j'aimerais tout de même qu'on signale en priorité ma contribution à la chanson, l'émulation suscitée par mes textes, mes musiques. Mon rapport à la guitare a généré un phénomène qui n'a jamais cessé de m'étonner. De toute évidence, je ne suis pas un instrumentiste d'élite. Mais je veux considérer que je fais très bien ce que j'ai choisi de faire: m'accompagner à la guitare lorsque j'interprète mes chansonnettes. J'ai souvent eu l'occasion de constater qu'accompagné par un autre, même éminent virtuose, le produit livré n'est pas tout à fait ce que je souhaite.

Ceux qui n'ont pas la feuille, comme disent les musiciens, les «oreilles de lavabo» comme les appelle mon ami Fallet, conservent l'impression que mes accompagnements sont simplistes, toujours les mêmes. S'il est exact que pour de nombreux titres j'ai retenu l'alternance basse-accord, la «pompe», pour l'ensemble de ma production les formules employées diffèrent énormément, par la forme, le rythme, le caractère et par la technique main droite. Et les musiciens chevronnés apprécient ma capacité à tenir le tempo tout en accordant toute mon attention à bien livrer mon texte. Mon ami et seconde guitare, Joël Favreau, considère même que comme accompagnateur je suis une «locomotive», maintenant un rythme d'acier, sans jamais en revanche que l'on m'ait accusé d'être un «ferrailleur», comme les critiques désignent les musiciens qui déploient un peu trop d'énergie sur des cordes d'acier.

Donc, même si je suis peu doué pour mener un chorus, pour exécuter en solo une pièce instrumentale, ce à quoi par ailleurs je m'aventure rarement, j'ai élaboré, en autodidacte, une façon de faire qui convient parfaitement à ce que je recherche, qui a l'avantage d'être très distinctive, très personnelle, avec des couleurs jazz, folk, manouche. À telle enseigne que l'on parle aujourd'hui de «jouer à la Brassens».

Mais le phénomène prend une dimension que je n'aurais jamais anticipée. Pour beaucoup, l'ensemble de mon répertoire constitue une méthode de guitare. D'ailleurs, de nombreux cahiers de partitions dans le commerce utilisent mes couplets comme exercices d'apprentissage. En suivant l'ordre chronologique de la création de mes musiques, les guitaristes en herbe peuvent apprendre progressivement, en débutant par mes premières compositions sur deux accords, puis passer à des mélodies de plus en plus élaborées et, pour les plus motivés, tendre à parfaire leur technique en s'attaquant à mes musiques plus complexes, comme «L'Ancêtre», «La Femme d'Hector», «Le Grand Pan» et quelques autres qui sont responsables de bien des tendinites récurrentes chez plusieurs générations.

Enfin on m'assure que, tout comme pour vous Pierre, l'attrait de mes musiques a provoqué bien des vocations, et mes textes ont suscité bien des ambitions littéraires.

L'enregistrement auquel vous faites allusion est extrait d'une émission de télévision diffusée à l'été 1957, intitulée «Georges Brassens au coin du feu». Si le feu dans la cheminée est véritable, la salle à dîner est fausse, comme il se doit: ce n'est qu'un décor de théâtre! Mais les copains sont on ne peut plus authentiques: il s'agit de quelques-uns de la bande des amis venus me soutenir dans cette épreuve. Assurément, le plus présent, ce qui correspond au tempérament de ce cabotin exubérant, oeil vif, chemise à carreaux et cigarette permanente, c'est René-Louis Laforgue, peu de temps avant qu'une certaine rousse nommée Julie ne le rendisse célèbre.

Le collègue qui chante «La Mauvaise Réputation» en espagnol est Pierre Pascal (identifié erronément au générique d'époque comme Noël Pascal, ce qui constituerait par ailleurs une hérésie!), qui a fait cette traduction et plusieurs autres pour Paco Ibañez et qui m'a initié à la phonétique castillane, alors que j'avais esquissé le projet de graver un disque en espagnol. Les autres invités: des amis de Sète ou du métier. Victor Laville, reconnaissable à son profil romain, ami de petite enfance et qui a eu l'heureux acharnement de me traîner de force chez Patachou un certain soir de janvier 1952. Puis je crois me rappeler qu'il y avait là Roger Riffard, comédien, chanteur et ami, Jean-Pierre Villard, chansonnier natif de Sète, et, large front barré de robustes sourcils, crinière dégarnie compensée par une aussi robuste moustache, c'est André Vers, écrivain et néanmoins ami également.

Cette rencontre se passait en 1957. La guitare était donc ma première Favino, acquise l'année précédente et qui varie quelque peu de la version définitive, principalement au niveau de l'habillage. Avant cet outil et après une grosse et robuste classique, toujours montée en acier, je n'avais vraiment possédé qu'un seul instrument de luthier, une Couesnon. C'est sur les conseils du chansonnier Jacques Grello, à qui je dois par ailleurs, en plus d'encouragements soutenus, le cadeau d'une toute première guitare digne de ce nom, que j'ai rencontré Jacques Favino. Je lui ai alors soumis mes caprices d'artiste et l'ai mis au défi de concevoir un instrument qui rencontrerait toutes mes attentes qui, je dois l'admettre, étaient très spécifiques. Il a parfaitement relevé le défi et la gratte ainsi élaborée me convient tout à fait, au point qu'au cours des ans je lui en ai commandé seize exemplaires et même si, très discrètement, je me suis permis d'y apporter moi-même un léger bidouillage. Pour éviter de quitter mon public des yeux, pour repérer plus facilement le «la», je pratique chaque fois une légère encoche au niveau de la cinquième case du manche.

Cette guitare est maintenant bien connue des amateurs puisque plusieurs de mes collègues, connus ou ambitionnant de l'être, ont commandé la même à l'artisan qui l'a créée et maintenant à son fils, Jean-Pierre, qui a pris la relève. La table est en épicéa, le fond et les éclisses en palissandre du Brésil. Le manche, dont la largeur au sillet est de 47 mm, est assemblé en deux parties, en acajou. (Félix Leclerc, dont on connaît mal le sens de l'humour, essayant ma guitare, s'exclame: «Ah qu'a joue bien!») Les vingt frettes des touches, dont douze à la caisse, sont d'ébène et la filetterie de palissandre. Une caractéristique de cet instrument adapté à mon jeu se remarque au cordier, également en palissandre, rendu nécessaire du fait que, paraît-il, j'attaque les cordes avec une vigueur inhabituelle. (On dit poliment chez les professionnels que je joue «à fond les cordes!»). Ce cordier doit même être renforcé par un coude en laiton qui vient ancrer les boudins à l'arrière de la caisse. Enfin, la longueur des cordes, du sillet de tête à la rosace, «le diapason», est précisément de 625 mm. En terminant, Pierre, je veux vous remercier pour tout le crédit que vous voulez bien m'accorder dans votre démarche de créativité et votre recherche d'une vie riche et constructive, pour vous et éventuellement pour vos enfants.

Un croque-notes,

Brassens