Louise
écrit à

   


Georges Brassens

   


Vos ayants-droits et Joey Starr
 

    Cher Georges (je me permets cette familiarité car vous chantez chez moi depuis de nombreuses années: vous avez chanté pour mes parents, puis pour moi et, maintenant, mes très jeunes enfants commencent à goûter vos œuvres!),

Il y a quelques semaines, Joey Starr a sorti un album avec une chanson intitulée Gare au jaguar qui était, semble-t-il, un hommage à votre égard. Vos ayants-droist s’y sont opposés et ont recouru à la justice pour faire retirer cet album de la vente. Qu’en pensez-vous?
Je vous remercie de m’avoir lue et espère que vous m’accorderez une réponse.

Salutations,

Louise


Bonjour Louise,

Je suis toujours agréablement touché lorsqu’on m’affirme que mes chansonnettes ont contribué à combler l’inévitable fossé qui isole souvent les générations. D’autant que, souvent, la musique est précisément l’ingrédient qui illustre le plus ostensiblement cette cassure générationnelle.

Mais, peut-être moi-même un peu victime de ce clivage, je dois avouer que je connais très peu le produit dont vous me parlez, même si de tout temps je me suis intéressé à tout ce qui se
fait dans la très éclectique galaxie de la chanson. En ce qui concerne l’opposition manifestée à la sortie du titre cité, je peux vous assurer que la démarche en est une de principe, fondée sur le respect inaliénable dû à toute création artistique et surtout aucunement motivée par des considérations mercantiles.


Mes ritournelles ont été traduites dans plus de quarante langues et enregistrées par plus de sept cents interprètes, et la liste s’allonge chaque mois, c’est vous dire. Il suffit de voir tout ce que moi-même et mes ayants-droit avons autorisé pour vous convaincre que les approbations ne sont nullement conditionnées par une quelconque censure, un jugement de qualité, une volonté de contrôle du produit. (Vous qui vivez à l’ère de l’informatique, passez voir le site http://www.videofolie.com/home.htm. Cliquez sur KITCH, puis sur FORMICA. Vous en serez sans doute étonnée et vous comprendrez que je n’ai jamais été très sévère sur ce chapitre!)

Personnellement, je ne me suis jamais offusqué que des centaines d’artistes aient jugé intéressant de reproduire la Joconde en réinterprétant le sujet selon leur sensibilité propre. Il faut considérer que ça n’enlève rien à l’original et que bien au contraire ça lui confère une force de fascination, un ascendant exceptionnel. Même si la production ainsi engendrée s’étale du pire au meilleur, sans jamais, à ce que je sache, surpasser l’oeuvre originelle. Et je ne crois pas que Léonardo et ses héritiers en aient espéré quelque dividende.

Si mes chansons interprétées en reggae, en rock ou en rap ont pu atteindre de nouveaux publics, ont simplement fait plaisir à quelqu’un quelque part, il faut s’en réjouir. Oserai-je paraphraser mon collègue Gainsbourg qui disait que ses chansons étaient comme le crottin des bourriques: une fois relâchées dans la nature, elles ne lui appartiennent plus, chacun peut
les recueillir et en faire ce qu’il veut. Dans mon cas, j’ai aimé mieux dire que j’étais l’arbre qui se borne à livrer ses fruits. Qu’on les mange tels quels, qu’on en fasse de la compote, de la confiture, des tartes, ça ne peut que me faire plaisir. Bien sûr, si la tarte est de bonne qualité, j’en suis d’autant plus heureux.


Vous savez peut-être que j’ai dû moi-même me résigner à garder dans mes cahiers pendant des années «Les Passantes» parce que je n’arrivais pas à retracer leur auteur, Antoine Pol, alors inconnu notoire, pour obtenir son autorisation. C’est par un hasard étonnant qu’il entra lui-même en contact avec Gibraltar, mon secrétaire, afin précisément de requérir l’autorisation de reproduire l’un de mes textes dans une publication consacrée à la poésie à laquelle collaborait cet ancien capitaine d’artillerie, devenu président du syndicat des importateurs de charbon.

Louise, la chanson, quelle qu’elle soit, et quoi qu’on en fasse, restera toujours le plus court chemin d’un homme à un autre ou, comme l’a si bien dit mon ami Guy Béart, un passe-partout pour entrer dans le cœur des gens.

Un autre qui sème à tous vents,

Brassens