Nicolas
écrit à

   


Georges Brassens

     
   

Vénus callipyge

   

Cher Georges,

Je suis si ému de pouvoir vous écrire... Inconditionnel, malgré mes vingt-deux ans. Cette année je suis allé enseigner le français dans une université américaine. A l'heure d'aborder la chanson française, je n'ai pas résisté à la tentation de faire découvrir deux de vos chansons à mes étudiants américains. Ils ont énormément apprécié. À vrai dire, ils ont bien plus de goût que leurs homologues français qui tendent malheureusement à vous reléguer parmi les «obsolètes et ringards». Ils ont particulièrement aimé «L'Orage»! C'était une expérience géniale pour moi de leur faire découvrir mon idole!

A vrai dire ma question concerne la chanson «Vénus callipyge», dont la rythmique et la subtilité des paroles en font une des incontournables de votre répertoire (bien que pas assez connue). Dans cette chanson vous faites l'éloge de la femme aux formes avantageuses. Est-ce votre type de femme? Car si je me souviens bien, «Rien à jeter» et «Oncle Archibald» (vous les préférez «un tantinet rondelettes») reprennent ce mot d'ordre.

Bien chaleureusement

Nicolas


Nicolas, Bonjour,

Je suis heureux que mes chansonnettes aient pu vous servir à établir une correspondance avec nos si lointains cousins d'Amérique, aux valeurs parfois si divergentes des nôtres. Si vous deviez poursuivre votre croisade culturelle, je vous signale qu'un canadien, établi au Yukon, Didier Delahaye, a traduit en anglais plus de soixante de mes chansons et en a livré treize sur un CD remarquable, intitulé «When I think of Georges». Ses traductions, allant de la transcription fidèle à une adaptation vraiment très libre et audacieuse, mais toujours respectant ou amplifiant l'esprit de l'oeuvre originale, sont soutenues par une interprétation affirmée, énergique, une voix on ne peut plus appropriée.

J'ai toujours éprouvé plus de satisfaction à remonter le courrant plutôt que de m'y laisser entraîner. À l'époque où j'ai concocté «L'orage», on répétait que pour qu'une chanson soit agréable, ait du succès, elle devait obligatoirement comporter un refrain ou au moins un vers récurrent. Fort de la popularité de mon collègue Félix Leclerc, qui a tout de même fait une belle carrière avec à peine trois ou quatre des ses titres comportant un refrain, j'ai été rassuré que ce texte narratif, parmi plusieurs de mes chansons linéaires, rencontre un honorable succès.

Avec «Vénus Callipyge», j'ai voulu aller à l'encontre de mes propres propensions. Comme on m'a souvent reproché de traiter avec désinvolture, voire grivoiserie, des sujets les plus graves, j'ai voulu à l'opposé épiloguer avec délicatesse et préciosité à propos d'une fascination pouvant être jugée triviale.

Cette recherche de mignardise m'a permis de concocter quelques-uns de ces clins d'oeil verbaux qui, pour moi, constituent la gratification de l'artisan appliqué. Je suis assez fier, dans le contexte de ce blason, de la fusion en deux vers des deux sens de l'expression «faux-cul». J'aime bien la souplesse, le naturel des expressions détournées: la loi (de la pesanteur) est dure, mais c'est la loi, ou «présumer de ses forces» qui devient «présumer de ses fesses».

Comme souvent, certains ont décelé dans cette apologie des éléments qui, bien honnêtement, ne peuvent être que le fruit de mon inconscient. Ainsi, lorsque je chante «…depuis je lui voue un culte véritable et quand je perds aux boules, en embrassant Fanny, je ne pense qu'à vous», certains, rapprochant le mot culte aux baisés traditionnels au bas du dos de Fanny, (renforcé par le «gloire à celui…» du dernier vers) ont voulu y voir une allusion à la pieuse pratique qui consiste à embrasser l'icône bénit. De la même façon, d'autres ont voulu trouver très subtil et adroit que j'aie réussi à faire allusion à la ville de Naples, non pas parce que c'est le lieu d'origine de ma maman, mais parce que c'est là que se trouve l'original de la sculpture «Vénus Callipyge», qui m'a inspiré cette chanson et son titre.

Je n'ai jamais caché que ma préférence était acquise pour ces dames aux formes convenablement garnies. «Fi! des femelles décharnées! Vive les belles un tantinet rondelettes.» Ma fiancée éternelle est originaire d'Estonie, je savais donc à quoi m'attendre! Par ailleurs, j'ai avoué mon inclinaison au fil de plusieurs de mes écrits. Dans «L'hécatombe», j'ai décrit avec sympathie les braves gaillardes aux gigantesques fesses, matraquant les gendarmes à grand coup de mamelles. Entre la rue Didot et la rue de Vanves, je vous ai avoué avoir risqué le peloton d'exécution pour n'avoir su résister aux charmes d'une souris grise, callipyge à prétendre jouer les vénus chez les Hottentots. (Rassurez-vous, ce n'était qu'un sujet de chanson!) Je me suis même complu à imaginer que, sous son austère soutane de bure, la bonne soeur dissimule (et s'en glorifie) une généreuse chute de reins. Non, à la replète m'offrant à croquer deux belles pommes nouvelles chaque jour, je ne trouve… rien à jeter.

Ces braves dames du m. l. f. m'ont vertement sermonné pour avoir laissé entendre, dans «Si seulement elle était jolie», que des formes généreuses pourraient agréablement compenser pour un caractère de chameau, une indigence culturelle. Ou pour déplorer dans «Misogynie à part» que, dans l'alcôve, une emmerdeuse impose ses exigences alors qu'elle n'a pourtant rien de la Vénus Callipyge. J'ai bien tenté de me racheter dans «La fille à cent sous» en concédant que charme et gentillesse peuvent éventuellement compenser pour une anatomie par trop décharnée.

Enfin, comme pour plusieurs de mes chansons, j'avais scribouillé pour ma Vénus un couplet supplémentaire, que j'ai finalement élagué. Si vous appréciez cet hommage à la gironde, vous serez amusé de découvrir ce quatrain excédentaire qui aurait dû être le cinquième couplet.

«Le règne est terminé de vénus Callipyge La vénus hottentote est enfin détrônée Même toute vêtue vous lui faites la pige Auprès de vous la pauvre a l'air désincarnée»

Un bon vivant,
Tonton Georges