Y a-t-il un nouveau Brassens?
       
       
         
         

Hugues Mouchamps

      Bien cher Georges,

J'aimerais savoir qui, parmi nos contemporains, considérez-vous comme celui (ou celle) ayant le plus «l'esprit Brassens»? Qui, à votre avis, vous ressemble le plus donc (sans vous égaler bien sûr). Et vous n'êtes pas obligé de vous limiter à des personnalités issues du milieu de la chanson.

Sinon, j'ai été fort surpris de lire dans une de vos précédentes réponses que vous «souffriez» d'aquoibonnisme (bien que, rien que pour la beauté de cette chanson de Jane Birkin, je serais prêt à en souffrir aussi). Est-ce seulement en rapport avec les affaires publiques ou êtes-vous aquabonniste dans d'autres domaines?

Plein d'admiration, je vous salue,

Hugues

 

       

 

       

Georges Brassens

      Hugues, bonjour,

Je crois bien comprendre ce que vous voulez dire lorsque vous parlez de «l'esprit Brassens» mais je dois vous avouer que je suis un peu troublé à l'idée que l'on pourrait m'attribuer la paternité d'une quelconque «école de pensée» et, qu'après avoir déplacé de nombreux spectateurs, j'aurais maintenant des sectateurs.

J'ai choisi d'être un faiseur de chansons, n'ayant d'autre ambition que de permettre d'agréables moments de détente. Bien sûr, n'étant pas trop crétin de nature, et ne pouvant faire carrière en ne parlant que de chasse aux papillons, j'ai été amené à disserter sur différents sujets de préoccupation. Mais pas du tout pour délivrer un message et encore moins pour édifier une doctrine.

Bien sûr, j'ai ma petite philosophie à moi, mais elle est, je crois, tellement basique et universelle que je ne vois pas qu'on devrait m'en faire le porte-étendard: le respect de l'autre, la tolérance face à la différence, une valorisation de la liberté et tout ce qui découle de ces attitudes morales. Mais je conçois que si mon cordonnier pensait déjà exactement comme moi, la tribune que je me suis méritée par mes chansonnettes fait en sorte que les divines trompettes de la renommée sonnent plus fort pour moi que pour tous les cordonniers du monde qui, n'ayant pas d'idéal sacro-saint, se bornent à ne pas trop emmerder leurs voisins.

Quelqu'un qui me ressemble, qui aurait l'esprit Brassens. Mais alors des millions de gens qui tentent de faire de leur mieux en espérant que les autres en fassent autant.

Un philosophe, sans doute lui-même pessimiste, a dit que celui qui avait des penchants humanistes risquait fatalement de devenir misanthrope, ou tout au moins défaitiste. C'est peut-être le même qui a déclaré que si l'on n'est pas idéaliste à 20 ans, c'est désolant, mais que si on l'est encore à 40 ans c'est affligeant.

Mais j'ai bien peur que mes implications face à la vie, à l'individu, soient viscérales et vous aurez compris que de me déclarer aquoiboniste peut être un argument désespéré pour tenter de dénoncer les tièdes, un ultime effort pour ébranler leur léthargie.

Ceci étant dit, vous avouerez que les affaires publiques, qui souvent sont devenues l'art d'empêcher les gens de s'occuper de ce qui les concerne...

Un anarcho-idéaliste-libertaire.

G. Brassens