Un marin
       
       
         
         

Isis-Sophia

      Bonjour cher grand poète!

Dans mon enfance mon père me chantait la chanson du Brave marin revenant de guerre et cette chanson folklorique me transportait vers le pays des rèves. Un jour en écoutant une entrevue que vous donniez, vous avez chanté le premier couplet de cette triste ballade et mon coeur fut transporté de joie; je me demandais si vous aviez chanté cette chanson au complet et si elle est disponible pour les coeurs nostalgiques...

Bien à vous,

Isis-Sophia
         
         

Georges Brassens

      Chère Isis-Sophia,

Cette complainte, «Brave marin», est le type même de la chanson qui, dans ma prime enfance, parallèlement à certaines créations de l'époque, a fait naître en moi une fascination marquée pour cet art dit populaire. Celle-ci comportait assurément et à un degré supérieur, tous les ingrédients qui font les chansons remarquables, attachantes, agréables.

Si je l'ai souvent chantée lors de réunions entre amis et à l'occasion d'une émission télé, il n'existe aucun enregistrement commercial de mon interprétation. Mon collègue et ami Guy Béard l'a par contre gravée sur vinyle 33 tours à l'époque, avec d'autres vieilles chansons de France, dans un album intitulé «Vive la rose».

Le thème du soldat qui revient de guerre pour trouver sa femme, qui le croit mort et ne le reconnaît pas, mariée avec son remplaçant, peut être retracé jusqu'à Homère. Les variantes, à travers les âges, ne se comptent plus, en deux catégories principales: le groupe «Brave soldat» et la liste «Brave marin». Dans la forme qu'on lui connaît aujourd'hui, des historiens de la chanson font remonter le poème au XVIIe siècle et le disent originaire du Saintonge.

La mélodie qui en est maintenant indissociable serait un timbre créé vers 1792 et sur lequel les chansonniers de l'époque adaptaient des textes divers pour commenter l'actualité ou livrer quelque pastourelle. Mais c'est le récit du retour du militaire qui restera rattaché à cette musique et la rendra célèbre.

Comme pour beaucoup de créations collectives, les variantes sont nombreuses, les régionalismes souvent colorés et le déroulement final aussi diversifié que les climats sociaux que l'˙uvre à traversés et les humeurs des interprètes, allant de la résignation au suicide ou à l'assassinat collectif. On a souvent dit qu'une chanson populaire traditionnelle était façonnée comme une pierre qui, roulée inlassablement par les marées, devenait un galet à la forme pure et polie. C'est vraiment le cas avec celle-ci car, de toutes les variantes connues, la mémoire collective n'a conservé que la version la plus épurée, empreinte de pudeur, de retenue. Il faut regretter que dans cette épuration, quelques beaux vers aient à l'occasion été élagués au cours des ans tel l'admirable: «C'est mourir un peu que d'être cru mort».

Enfin c'est grâce à des chansons comme celle-ci que j'ai compris qu'un élément qui contribue à rendre une chanson facilement identifiable, distinctive, mémorable peut résider dans l'insertion d'un artifice mécanique, que certains compositeurs n'hésitent pas aujourd'hui à nommer «gimmick». C'est ainsi que dans ce «Brave marin», le «Tout doux», qui vient structurer le poème, lui confère une dimension émouvante, semble accentuer l'esprit de résignation, en plus de donner à la complainte son caractère distinctif.

Sans en abuser, j'ai souvent eu recours à ce procédé. Qu'on pense à...
«Gare au gorille, i, i, i...»,
«Tous les gars, tous les gars du village étaient là, la la la la...»,
«Ah, ah, ah, ah! putain de toi...»
«Il avait nom Corde d'Aurochs, ô guè! ô gué!...»,
« Ah! c'est pas joli...
Ah! c'est pas poli...»
«C'est pas tous les jours qu'elles rigolent,
Parole, parole, ...»
«Nous étions quatre bacheliers,
sans vergogne...»
Et cetera.

Au plaisir,

Le Croque-note