Geofrey
écrit à

   


Georges Brassens

   


Une absence trop lourde
 

    Cher Brassens,

A vingt-sept ans, je trouve qu’il est bien triste notre temps! Les artistes de votre trempe sont si rares, pour ne pas dire inexistants!

Aujourd'hui, hélas, plus personne ne semble vouloir faire chanter les mots. Les paroles de vos successeurs qui se prétendent artistes sont emplies de vide. L'on ne trouve plus de chansons racontant de véritable histoire. Elles n'ont ni sujet de fond, ni morale. Tout semble si pâle. La musique est devenue cacophonie et la voix est occultée par les décibels. Tout cela doit certainement vous inspirer bon nombre de refrains.

Bien à vous,

Geofrey


Cher ami, bonjour.

Un plus pessimiste que vous, mon cher Geofrey, a écrit: «La chanson était princesse, elle est devenue putain!»

Alors, j’ai bien peur que vous ayez grandement raison. Par contre, sans négliger de dénoncer la médiocrité, je voudrais vous recommander cette indulgence viscérale qui m'habite et vous proposer de voir la situation sous un tout autre angle.

Tous les secteurs de l'activité humaine sont affectés par des cycles plus ou moins marquants, des apogées plus ou moins culminants, généralement suivis d’épisodes de déliquescence. Il n’y aura plus jamais de Michel-Ange, de La Fontaine, de Victor Hugo. Mais fort heureusement il nous reste toute la production de ces sommets de la créativité humaine, pleinement accessible, souvent mise en valeur par des œuvres de moindre calibre.

Pour ce qui est de la chanson, avez-vous pensé au nombre effarant de ceux à qui elle ne convenait pas du tout quand elle se voulait de qualité? L’ampleur du raz-de-marée yéyé nous l’a bien démontré, qui a précipité dans l’ombre bien des artisans de la chanson dite d’auteur. Renforcée par l’esprit mercantile qui caractérise et conditionne de plus en plus tous les secteurs de l’activité humaine, j’ai bien peur que dans son évolution actuelle, la chanson ne cherche qu’à convenir au plus grand nombre, ou alors à ceux qui contribuent le plus à faire tourner la machine à profit. Réjouissons-nous donc de cette chance inouïe d’avoir croisé un Brel, un Ferré, une Barbara, un Béart et tant d’autres. Et que l’on dispose maintenant de tous ces trésors accumulés.

On avait rêvé que des chansonnettes puissent contribuer à améliorer la vie, à nous mener vers un monde plus fraternel. Il semble bien qu’aujourd’hui, à la chanson, on demande bien peu, si ce n’est d’occuper tout l’espace du silence dont on craint l’appel à la réflexion, à l’introspection.

Pour ce qui est de la musique, je ne peux résister au plaisir de vous raconter cette anecdote très symptomatique, qui m’a bien fait rire, (même si sa véracité n’est pas sûre!). Dans une boîte à la mode, une grande étagère de verres et de bouteilles s’est soudainement écroulée, dans un vacarme infernal. Les couples se sont alors levés et ont commencé à danser!

Enfin, Goefrey, je veux vous laisser sur une note optimiste. Il y a encore des auteurs, compositeurs et interprètes, très nombreux, qui livrent des chansons haut de gamme et il y en aura toujours. Le problème est que la société où je suis moi-même et celle où vous êtes leur font bien peu de place et jamais sur le devant de la scène. Mais le plaisir de les rechercher, de les découvrir, doit ajouter au bonheur de les entendre.

Dans la marge on sera toujours bien, il n’y aura jamais de bousculade.

Brassens.