Tjoa
       
       
         
         

Christian Premel

      Puisque je te découvre vivant, partout et en tous temps, ce dont d'ailleurs je n'avais jamais douté, une question un peu indiscrète me vient: peux-tu nous parler un peu plus de Tjoa qui si je suis bien renseigné, par Maxime notamment, aurait inspiré «une jolie fleur» et «P. de toi»? Merci.

Bonnes vacances sur la vague en rêvant.

Christian

 

       

 

       

Georges Brassens

      Christian, Bonjour,

Faudrait bien voir à ne pas confondre amour et bagatelle, à pas trop mélanger la rose et l'immortelle. Je crains qu'il n'y ait ici risque de confusion sur la personne.

Joha, mon éternelle fiancée, ne m'a inspiré que des chansons tendres et on la retrouve plutôt dans «Je me suis fait tout petit», «Rien à jeter», et surtout dans «La non demande en mariage» et «Saturne». Mieux connue par les copains sous le surnom de Püppchen, elle fut ma précieuse compagne pendant 35 ans. J'en parle plus longuement dans une précédente correspondance que je vous invite à lire plus haut, sous le titre «Parle-moi de Püppchen».

«Une jolie fleur» m'a été inspirée par un tout autre personnage et j'aurais sans nul doute souhaité enterrer cette histoire si, pour renouveler un peu mon répertoire, je n'avais besoin de chansons. Elle s'appelait Jeannine, se faisait appeler Josette et fut vite rebaptisée Jo. Il devrait suffire que je vous indique qu'elle m'inspira également, plus ou moins directement, «Putain de toi», «La princesse et le croque-note», et surtout, mais avec les affabulations d'usage, «Le mauvais sujet repenti».

C'est sur le quai du métro Denfert-Rochereau que je l'ai connue, un jour de juin 1945. Elle avait 17 ans, j'en avais 24. L'aventure dura près d'une année et fut caractérisée par de pénibles tiraillements, non pas entre elle et moi, mais avec ses parents et avec les copains que j'avais peut-être un peu trop impliqués dans la facheuse épopée. Pour vous illustrer le climat, je vous brosse un coin du tableau. Jo prétendait être bafouée par son père et sa belle-mère, chez qui elle habitait. Par ailleurs, Jeanne, ma bonne hôtesse, était terriblement jalouse et possessive: il n'était pas question que je ramène mes conquêtes à la maison. Aussi mon premier souci fut de loger adéquatement ma nouvelle protégée et je fis successivement appel à divers amis, même sachant que pour eux la manoeuvre risquait d'être très contraignante. Et à tout coup, chacun ne tarda pas à m'informer que la situation devenait vite insupportable: la donzelle se montrait plutôt paresseuse, pas très soignée et parfois pas trop polie. Le comble, voulant tout de même fournir son écot, elle rapportait régulièrement diverses denrées à la maison. Mais chacun de ses amphitryons successifs fut très tôt informé par les marchands du quartier que leur invitée négligeait régulièrement de régler ses achats.

Je vous épargne le reste. Mais retenez que les trois derniers couplets de la chanson «Le mauvais sujet repenti» fleure l'anecdote biographique.

G. B.