Tendresse
       
       
         
         

Nymphe

      Monsieur Brassens,

Je ne saurais écrire votre prénom seul, l'admiration que j'ai pour vous m'empêchant de le faire.

Permettez que je vous fasse savoir, finalement et bien humblement, que je porte fièrement en étendard le ravissement auquel me portent vos écrits. Si j'avais un soupçon de votre talent, très cher monsieur, sachez que j'en serais plus que comblée!

J'ajouterais, au risque de vous faire rougir peut-être, que depuis ma naïve adolescence (il y a bien quelques années déjà), vous avez été parmi les quelques très rares figures masculines qui ont ravi mon coeur. Vos chansons, quant à elles, ont certes contribué à m'amener vers l'appréciation sans bornes que je voue à la langue française et à la poésie. Depuis, j'ai toujours eu de tendres et douces pensées à votre égard et elles demeurent bien vivantes.

Mais, trêve de vile et vaine courtisanerie auprès d'un sire que le vaisseau sur lequel je sillonne les mers de la vie, bien arrimée à sa proue pour ne manquer aucun des paysages qu'il m'est permis d'embrasser du regard sur mon chemin, ne croisera malheureusement jamais. J'aurais en fait, Monsieur, deux questions pour vous, si vous me le permettez.

Étiez-vous tout autant capable de défendre vos idées avant-gardistes pour votre époque tant dans vos propos que dans vos écrits?

Si je vous pose la question, Monsieur, c'est que, trop souvent, j'ai moi-même osé cracher sans censure mes mots de misère et de dégoût à l'égard du genre humain sur des plages où je sais que les marées effaceront ces timides vers. Je sais l'avoir fait par peur de m'attirer les foudres de pirates qui sillonnent les mers si je les répétais à haute voix! Un brin lâche suis-je après tout! M'enfin... Et vous?

Finalement, pour ne pas vous importuner outre mesure, d'où provient cette image de misogyne que l'on vous attribue si souvent? Pourtant, n'avez-vous pas été le plus fidèle ami et amant d'une seule femme et ce, pour une grande part de votre vie? À moins que...

Nymphe

 

       

 

       

Georges Brassens

      Chère Nymphe, bonjour,

D'abord vous remercier pour une si vibrante apologie. Je n'avais díautre ambition, en livrant des chansonnettes que je souhaitais bien faites, mieux faites, que d'offrir des instants d'honnête divertissement, possiblement d'émotion, d'enchantement. Aussi, j'ai toujours été étonné, émerveillé à mon tour, de constater la dimension, l'importance que prennent pour certains, pour beaucoup, mes petits poèmes habillés de musique.

Bien sûr, dans mes chansons j'ai forcément détaillé mes préoccupations, mes attendrissements et mes désenchantements. Mais, m'a-t-il semblé, sans éclats extravagants, plutôt sur le ton de la réflexion entre amis, au quotidien. Aussi je trouve bien gratifiant lorsque quelqu'un m'affirme que mes fabulettes lui ont tracé des pistes de réflexion, l'ont réconcilié avec ses congénères ou, comme on me l'a souvent répété, l'ont aidé à vivre. Et l'avouerai-je, je suis díautant plus honoré lorsqu'un tel témoignage est livré par une dame puisque, semble-t-il, l'accès à mon petit théâtre est moins évident pour la gent féminine.

Et tout ceci nous amène à votre première question. D'abord, et je suis heureux que beaucoup de mes proches en ait témoigné, je peux, bien modestement, vous rassurer: ma vie s'est déroulée en parfaite harmonie avec les convictions et les valeurs exprimées dans mes chansons, le tout étant pour moi indissociable. Mes réflexions sur le sujet, je les ai même, selon mon habitude, traduites en chansons, a contrario díabord dans «Auprès de mon arbre», puis dans «Le petit joueur de flûteau». Mais entendons-nous bien. Si j'ai dénoncé l'hypocrisie des institutions, l'absurdité de la guerre, la médiocrité du Cro-Magnon moyen, cela n'implique d'aucune façon que je me suis empressé de prendre ma carte de membre, que j'étais dans les premiers rangs, brandissant bien haut ma pancarte.

Si j'ai toujours éprouvé des affinités avec le mouvement anarchiste pour sa glorification de la liberté et principalement du respect de la liberté des autres, si j'ai accepté díêtre présent à des galas de la Fédération anarchiste, je n'ai jamais adhéré à aucun parti, à aucune ligue. Vous seriez amusée d'apprendre que la seule fois où j'ai accepté que mon nom et mon image soit utilisés pour la promotion d'une cause (malgré le nombre et le poids des sollicitations), cíétait pour une campagne pour la protection des chats, pilotée par le Parisien libéré. Cet épisode fait par ailleurs la joie des collectionneurs lorsqu'ils parviennent à mettre la main sur l'affiche plutôt inattendue qui avait alors été diffusée.

Mais je veux croire qu'en fin de course, par mes chansons, ma contribution est plus significative, plus importante au plan de l'engagement que si je m'étais présenté à une quelconque tribune où de toute façon j'aurais été maladroit et peu convaincant. Déjà que même dans mes textes j'ai toujours choisi non pas d'attaquer de front mais de provoquer la réflexion, le plus souvent par l'humour, la dérision. On ne peut bien faire les choses que lorsqu'on les sent véritablement et que l'on reste conforme à ce que l'on est, à ses valeurs, à son tempérament.

Dans les années de guerre au Viêt-Nam, on m'a tellement reproché de ne pas convoquer les journalistes pour diffuser mon réquisitoire personnel, de n'être jamais présent sur les tribunes, de n'avoir même pas livré une chanson qui aurait stoppé le massacre, que j'ai fini par m'en sentir coupable. Et timidement j'ai tenté díexposer mes tiraillements. Bien sûr, ça ne pouvait être qu'à ma manière, par l'absurde. Mais, même là, je me sentais si peu à ma place, je jugeais tellement que ce n'était pas mon rôle, que j'allais à coup sûr être accusé de récupération, que cette chanson, qui aurait pu s'appeler «La pacifiste», je n'ai eu ni le talent ni l'énergie de la terminer. Je vous livre tout de même ci-dessous la teneur de mon dernier brouillon, même si, j'insiste, j'ai moi-même jugé ce travail totalement insatisfaisant, à tous les plans.

Tonton Georges misogyne? Allons donc! Par contre, on l'a si souvent répété que, vous vous en doutez bien, j'ai moi-même cherché à comprendre d'où me vient cette mauvaise réputation non méritée, qui porte ombrage à la mauvaise réputation que j'ai si soigneusement cultivée. D'abord, et c'est le plus important, je peux vous affirmer qu'au civil et au quotidien, je n'ai rien du misogyne, bien au contraire. J'ai toujours eu pour la femme, pour les femmes (et pour les hommes aussi díailleurs), la plus haute considération. Mais se pourrait-il qu'un subconscient coupable m'ait sournoisement inspiré de sombres et dédaigneuses diatribes? Eh bien non! Quand on y regarde de plus près, objectivement, on se rend compte qu'il níen est rien et que, bien au contraire, une majorité de mes chansons est à la gloire de la femme.

J'accepte volontiers que, pour plusieurs, une chanson entendue distraitement à la radio ou dans un café n'est rien de plus qu'un décor sonore, une composante díune atmosphère. Dans ce contexte il est normal que beaucoup ne retiennent que l'expression choc, que la phrase vigoureusement estampillée. Et à ce titre, je suis forcé d'admettre que, quelquefois, je ne me suis pas privé pour provoquer le soubresaut interlocuteur. Des vers tels:

«Emmerdante, emmerdeuse, emmerderesse itou,
Elle passe, elle dépasse, elle surpasse tout.»

Ou:
«Pour l'amour, on ne demande pas
Aux filles d'avoir inventé la poudre»

Et encore:
«Cette fille est trop vilaine,
Il me la faut»,

des titres comme «Les casseuses», «Une jolie fleur dans une peau de vache», «Méchante avec de jolis seins» et quelques autres, m'ont à coup sûr, pour ceux et celles qui ne sont pas allés voir plus loin, mérité cette réputation de misogyne. Mais si l'on ne peut plus dire que toutes les femmes ne sont pas exemplaires sans passer pour méprisant, ça va devenir difficile de faire des chansons. Et ceux qui me connaissent savent bien que ces quelques flèches acerbes sont très largement contrebalancées par des chansonnettes en forme de bouquets de fleurs déposés aux pieds des bergères et des princesses qui rendent la vie supportable et merveilleuse.

Mais il y a encore autre chose. Mon oeuvre s'est développée parallèlement à une nouvelle et vigoureuse vague du mouvement féministe. Et si j'en crois líabondant courrier que je recevais à l'occasion de chaque nouveau disque, certaines des militantes du M.L.F, sûrement les moins éclairées, jugeaient que mes attitudes n'étaient pas toujours conformes à l'esprit de leur combat et risquaient de nuire à leur cause.

Et c'était vrai. Je crois sincèrement que, si une jeune fille rêve de devenir mécano, aucun préjugé ni aucune entrave ne devraient l'empêcher de réaliser son rêve. Mais je ne crois pas que c'est le jour où il y aura autant de femmes que d'hommes plombiers que l'humanité aura progressé ni que la femme se grandit en devenant conducteur de poids lourd. Aussi lorsque dans plusieurs chansons je me suis montré respectueux et solidaire d'une femme en approuvant ses choix, fussent-ils traditionnels, j'ai, j'en ai bien peur, contrarié les partisanes de l'émancipation à tous crins. Lorsque je suis attendri par Pénélope, par la belle du bistro, par l'épouse de bonhomme et quelques autres qui, bien qu'elles auraient des raisons de se plaindre, choisissent d'être fidèles, choisissent de maintenir l'équipe, je suis un peu passéiste. Puis, tant de pastourelles où se mêlent jupons et dentelles, corsages fleuris et blé d'or, chasse aux papillons et bancs publics, sabots et ombrelles, je crains fort que l'eau que j'amenais au moulin du féministe ait été à contre-courant. Se pourrait-il que les pures et dures du M.L. aient embouché les trompettes pour alimenter ma renommée de misogyne? La question se pose.

Au plaisir,

G.B.

P.S. Tel que promis: La Pacifiste

Moi, mes amours c'est une brave fille
Un pacifiste qui traverse la vie
Un rameau d'olivier entre les dents
Cette position très noble et légitime
Cause parfois dans nos rapports intimes
Certains effets des plus incommodants

Quand je contente
Ma militante
Qu'elle se pâme
Dans son délire
Elle soupire
Paix au Viêt-Nam

Le jour de gloire où je l'ai dévêtue
Ainsi que l'on dévoile une statue
Je retombai sur terre anéanti
En découvrant cachées sous ses dentelles
(jusqu'où la propagande descend-elle)

Ses fesses constellées de graffiti.
Quand je me mets à genoux pour lui faire
Certaines dévotions particulières
Profitant de ma posture aussitôt
Qu'elle me croit au comble de líivresse
Affectant de me couvrir de caresses
Elle me colle des tracs sur le dos.

Fasse le ciel que les grands de ce monde
Mettent un terme à cette guerre immonde
À ce massacre inutile, éhonté
Qu'ils pacifient cette pauvre presqu'île
Qu'on puisse enfin, faire l'amour tranquille
Sans complexe de culpabilité.
         
         

Nymphe

      Petit mot en cette saison chagrine, pour faire sourire un brin le p'tit Valentin mais un prétexte, surtout, pour vous faire un signe câlin

Tonton Brassens!...

«Telle la promesse de l'aube à survenir,
laissant mes chimères sous la couette,
par ces fils virtuels je veux vous dire
que de douces pensées vous sont offertes!

Sachez que ma gratitude vous est dédiée,
humblement, pour m'avoir répondu avec sincérité!»
Tendresse,

E..... La Nymphe

P.S. : Auriez-vous l'obligeance de transmettre mes voeux à toute l'équipe de chez Dialogus!