Tabac
       
       
         
         

Fred

      Cher Monsieur Brassens,

Quel tabac fumiez-vous? Je fume la pipe aussi et je fume du caporal, il n'est pas bon.

J'aimerais savoir aussi quelle est votre chanson favorite (pas une de vous, naturellement) et n'allez pas me dire une chanson de Trénet ou de Mireille que diable! (même si je vous croirais bien) mais donnez-moi une de ces chansons cachées parmi vos trésors de vos souvenirs d'enfance comme «Reviens, Piccina Bella» ou une de ces chansons napolitaines dont vous seul connaissez le titre et dont très peu de monde connaît l'existence. S'il vous plaît, répondez-moi.

Au fait, pourquoi surnommiez-vous votre comptable Pierre Onteniente, Gibraltar?

Amicalement,

Fred

 

       

 

       

Georges Brassens

      Fred, bonjour,

On sait que des gestes, des objets, peuvent parfois prendre une dimension quasi mythique, communiquer une message bien au-delà de leur fonction première. Si j'ai pratiquement essayé toutes les variétés de tabacs, ceux qui ont été le plus significatifs sont ceux qui participaient d'une communication non verbale, ceux dont le choix, l'usage, avaient un sens collatéral, une valeur ajoutée.

Après les premiers tabacs illicites de la rébellion juvénile, une simple bourrée a marqué ma vie. Suite à ma participation à de malencontreux brigandages, mon brave père avait dû venir récupérer son dévoyé de rejeton à la gendarmerie. Alors que les pères de mes comparses, impitoyables, ponctuèrent l'opération de colères et d'anathèmes, mon vieux, qui était le plus gros, le plus grand, me rassura d'un très serein «bonjour petit» et me tendit sa blague à tabac. Et même si j'abhorrais l'âpre tabac du pays de mon paternel, ce fut néanmoins le tabac de l'indulgence, et alors que le vieil ours, plutôt mutique, n'était pas du genre à s'épancher de tendresse et de mots doux, cette pincée de tabac fut l'expression de la suprême affection. Mais je vous ai déjà raconté tout ça.

Peu de temps après, à peine installé à Paris, je fus contraint aux travaux forcés par l'occupant et connus pendant un an la condition du détenu cantonné dans des baraquements, chez l'ennemi. Ce fut le régime des privations, du colis qui n'arrive pas, de la ration que l'on allonge. Mais ce fut aussi l'époque du tabac de la solidarité, de la complicité, du calumet qui circule à la ronde.

De retour à Paris, mais à peine plus libre puisque réfractaire au service du travail obligatoire et donc contraint à la clandestinité, j'étais forcément sans revenu et sans bons de rationnement. Mais heureusement il y eut Jeanne et son mari Marcel. Et si j'ai pu les remercier officiellement pour quatre bouts de bois et quatre bouts de pain partagés, je garde en mémoire, plus précieux encore, parce que plus rare et superflu, le tabac de la générosité, de l'empathie. Puis, pendant dix ans de vaches cadavériques impasse Florimont, ce fut, occasionnel, le tabac de la camaraderie, de l'amitié, du partage, que les amis de passage oubliaient souvent sur le coin de table.

Plus tard, alors que ma fiancée et moi prenions nos vacances en Bretagne, j'avais tressé un réseau de bonnes adresses où je me plaisais à me rendre pour me procurer pain, beurre, fromage ou vins du pays. Si ces divers produits du terroir ne méritaient pas toujours les interminables méandres dans l'arrière pays, la voiture embourbée dans les ornières de la ferme, le chien menaçant à éviter, par contre la chaleur de l'accueil et le bonheur des échanges frugaux mais fondamentaux méritaient le détour. Et de même pour le tabac maison invariablement offert, dont le partage prenait valeur de symbole, avait pour but d'établir le lien, d'accréditer l'acceptation. C'était le tabac des bras tendus, des coeurs ouverts.

Puis, il y avait ces tabacs rares que je ne trouvais qu'à Bruxelles et que des amis de passages ne manquaient jamais de me rapporter. C'était les Pipos et les tabacs attentionnés.

Pour ma part, lorsque je devais choisir un tabac, mon urbanité viscérale me poussait à choisir non pas celui qui me plairait le plus, mais celui dont l'odeur ne risquait pas d'incommoder mes invités ou mes amphitryons. Même si je me désolais que ma pipe ne parvienne pas à couvrir l'horrible odeur incrustée des Gitanes de Püppchen. Et j'en fut bien remercié. Dans une émission télévisée destinée à me rendre hommage, on demandait à diverses personnes de mon entourage ce qu'elles retenaient de Brassens. Et chacun y allait de son laïus sur mon érudition, mes talents multiples, ma créativité sans limites. La douce Isabelle Aubret, peut-être parce que tout et trop avait déjà été dit, répondit, tendrement: «Brassens ? Il sentait bon !». Ca m'a fait plaisir.

Ma chanson préférée? Vous ne vous étonnerez pas qu'il y ait un parallèle avec mon tabac préféré. A priori je m'accommode mal de ces palmarès: le meilleur ceci, le plus grand cela. (Tiens, j'ai oublié de vous citer une marque de tabac préférée). Mais vous vous doutez que les chansons qui m'importent sont celles qui ont marqué mon parcours de vie. Et donc, bien sûr, les toutes premières, celles que ma mère écoutait religieusement à la radio, en tentant d'en retranscrire le texte dans des cahiers d'écolier. Je la sentait heureuse lorsque la chanson nouvelle, qui l'avait captivée, était enfin rediffusée, lui permettant de compléter sa retranscription, quand les annotations de voisines ne lui avaient pas permis de retrouver tous les couplets.

A ce chapitre, et pour ne pas ajouter à ma réputation de vieux normand, je veux bien vous citer un titre, quitte cette fois à perpétuer l'étonnement soulevé à chaque fois que j'ai confirmé mon admiration pour Tino Rossi et un des ses grands succès: «Amapola». Bien sûr, si je suis fasciné par cette bleuette, ce n'est pas du tout parce que personnellement j'y trouve une correspondance. Mais je suis impressionné de constater à quel point cette chanson, parmi d'autres, a pu faire plaisir à tant de gens, pendant si longtemps.

De la même façon et dans un tout autre registre, j'ai souvent été ému par les bribes de chanson que marmonnait mon père, que ce soit sur ses échafaudages de maçon, les étés où j'ai fait l'apprenti, où lors de nos interminables excursions à vélo, de Sète à Aigues-Mortes et retour. Lui, que bien avant moi on avait surnommé le vieil ours, ne verbalisait jamais ses émotions. Mais la chanson qu'il choisissait, la façon dont il la fredonnait, situait tout le monde.

Ce sont bien sûr ces éléments qui ont chevillé en moi le goût de la chanson et, vous l'avez anticipé, cette passion naissante a été confirmé par l'arrivée décapante de Trenet. Aussi, je veux bien vous avouer un autre titre: «Y a d'la joie». En plus de me plaire grandement, on ne peut que constater que cet hymne au bonheur atteint à un degré exceptionnel toutes les qualités que l'on peu souhaiter pour une chanson: texte et musique très bien construits et se fusionnant parfaitement, texte pas bête, avec juste ce qu'il faut de l'expression d'une idée valable, précieuse, musique appropriée, accessible, attachante. Et tant pis si l'on a oublié qu'à l'époque (j'avais 17 ans) cette chanson, autant par la musique que par le texte teinté de surréalisme, était d'une modernité renversante. Lors d'une émission de télévision, vers 1978, j'avais choisi de chanter «Y a d'la joie», accompagné par la formation de jazz de Moustache. Une cassette vidéo tirée de l'émission est toujours commercialisée et témoigne de l'actualité de la chanson, de sa force communicative.

Gibraltar n'était pas mon comptable, mais mon ami, rencontré en détention à Basdorf. Devenus inséparables à notre retour à Paris, il m'a progressivement secondé lorsque mes premiers engagements m'ont imposé paperasseries et tractations diverses. Jusqu'à devenir mon secrétaire universel, accomplissant efficacement toutes les tâches qu'aujourd'hui six ou huit personnes se partagent dans l'entourage d'un artiste de variété. Un de ses mandats les plus accaparants consistait à informer diplomatiquement les responsables de l'Association des bibliothécaires retraités du Finistère que je ne pourrais pas me rendre présider leur colloque annuel et que mon agenda ne me permettait pas d'accorder un après-midi à leur journaliste pour un reportage exclusif dans leur bulletin mensuel. Et de reprendre l'exercice des dizaines de fois chaque semaine pour contrer l'avalanche de requêtes diverses. L'ami Pierre était particulièrement inébranlable face aux fâcheux qui s'entêtaient à cogner à mon huis, qui s'acharnaient à tenter de me rejoindre au téléphone. Gilbraltar était le rempart, le roc.

En 1956, pour faire plaisir à mon ami Falet, j'avais accepté de faire le comédien dans le film «Porte des lilas», tiré de son roman «La grande ceinture». Mais j'eus tôt fait de regretter l'entreprise et pour minimiser mon désagrément, Pierre comprit qu'il devait me libérer des tracasseries logistique de l'opération et revendiquer tout élément qui pouvait réduire mon malaise. Il fit si bien que le producteur, André Daven, exaspéré, s'en plaignit à moi: «Mais votre type là , c'est un roc, un rocher, c'est Gilbraltar».

Je fus si fier que mon ami se mérita ce titre de gloire que la question ne se posait pas, il sera Gilbraltar et pour toujours.

Au plaisir,
Brassens

P.-S. Moi personnellement, je n'aurais jamais touché à un tabac qui se nomme «Caporal». Vous vous étonnez qu'il soit mauvais? Et ce n'est pas une blague... de tabac!
         
         

Fred

      Bonjour Georges Brassens,

Merci beaucoup pour vos précieuses réponses. Je ne m'étonne guère que vous n'ayez jamais effleuré de la main un tabac du nom de «caporal».

«Ran, tan, plan!
Pas de grand's parades,
Fermez l'banc!
Pas de mousquetades,
Tout le monde au garde à vous
Mais le général dort debout!»

Au fait, je me permets de vous poser encore une question au sujet d'une chanson que vous devez connaître. Il s'agit de «la dernière bergère». J'aimerais savoir qui en est l'interprète original?

Et, tant que j'y pense: ma dernière question. Dans certaines de vos discographies complètes, on peut voir que vous avez enregistré «la grenouille bleue» et «fatrasie». Quels sont ces deux bijoux inédits? Peut-on les trouver en vinyles? Pouvez-vous me donner des informations concernant ces enregistrements?

Merci pour tout. Je vous aime et vous admire profondément.

Fred
         
         

Georges Brassens

      Fred, Bonjour,

En effet, je connais bien la chanson «La dernière bergère», puisque je l'ai moi-même chantée lors d'une émission de radio, à Europe 1. Vous pouvez même retrouver mon interprétation sur un 33 tours vinyle intitulé «20 ans d'émissions avec Georges Brassens».

J'aime beaucoup cette chanson d'Alexandre Siniavine et L. Sauvat et je me suis étonné qu'aucun chanteur ne la reprenne. Siniavine, musicien de jazz, accompagnait Jean Sablon, artiste à la perspicacité remarquable, qui a créé ce prototype de bergerette en 1935. Celui que les américains enthousiastes surnommeront le «French Troubadour» et qui avait eu la chance et le bon goût de travailler avec Jean Gabin au théâtre, puis avec Mistinguett, Mireille et Jean Nohain, a recruté comme accompagnateur deux jeunes musiciens avant-gardistes, Stéphane Grapelli et Django Reinhardt, devenant alors un chef de file de la révolution swing. Mais son audace la plus méritoire a été d'être le premier, contre marées et vents, à utiliser le micro en scène. Et je ne voudrais pas proposer que la chose est caractéristique chez les critiques, mais alors que le public était émerveillé de retrouver en salle le même climat intimiste que sur le disque, si précieux pour le chanteur de charme qui n'avait plus à crier sur scène, nos chers et clairvoyants critiques eurent tôt fait de dénoncer ce «tricheur», ce chanteur sans voix qui devait faire appel à la quincaillerie. Un de ces nécrologues du spectacle jugea constructif de le surnommer «Le petit qu'a le son court».

Cela ne l'a pas empêché de faire une carrière fabuleuse avec des succès tels «Le petit chemin», «Puisque vous partez en voyage», «J'attendrai», «Vous qui passez sans me voir» et «Le pont d'Avignon» version swing.

«La grenouille bleue» est un poème de Paul Fort que j'affectionne particulièrement, et que j'avais choisi de lire à l'occasion d'une autre émission radio, le 14 mars 1961. Tout comme «Fratrasie», ce ne sont donc pas des oeuvres que j'ai voulu «faire sur disque», mais plutôt des repiquages d'extraits d'entrevues que ma maison de production a souhaité diffuser. Ils n'existent pas, à ma connaissance, en vinyle.

«Fratrasie» est un poème de Norge, que j'avais également lu lors d'une émission radio, fasciné par son surréalisme et sa construction rythmée. Il existe un 33 tours vinyle Philips par une comédienne québécoise où on retrouve ce texte : «Norge dit par Lucienne Letondal». Si vous ne l'avez déjà, je vous offre ce texte - bande dessinée.

Amitiés,
Brassens

Fratrasie
Un chat brûlé qui peigne son pelage,
Un noir chaudron parlant de pucelage,
Un oeuf tordu qui fut merle au printemps,
Une grenouille à rêver dans l'étang.

Un vent manchot retour de Palestine
Et qui tond l'herbe avec sa crinoline,
Puis une truite à moustache allaitant
Une grenouille à rêver dans l'étang.

Un oeil qui traite la montagne de Lure,
Une noix creuse et de bonne figure,
Lavant liquette aux prés et qui l'étend
Sur la grenouille à rêver dans l'étang.

Un boudin fou, bailli de son village,
Comptant les sous que lui devait l'orage,
Voilà qu'a vu que voit, que vit rêvant
Une grenouille à rêver dans l'étang.