Sylvie Vartan
       
       
         
         

José Hernandez

      Bonjour M. Brassens,

J'ai lu dernièrement que vous appréciez une chanteuse de variétés comme Sylvie Vartan et que vous en aviez dit beaucoup de bien lors d'une interview accordée à Yves Mourousi sur RMC en 78 lors de la sortie du conte Émilie Jolie. Ces compliments étaient-ils une obligation imposée par votre maison de disques, ou réellement étiez-vous sincère vis-à-vis du talent si souvent décrié de cette chanteuse (au demeurant fort séduisante)?

Merci,

José

 

       

 

       

Georges Brassens

      Bonjour José,

Par simple curiosité intellectuelle et bien sûr professionnelle, j'ai toujours été attentif à tout ce qui se faisait en chanson, bien au-delà du répertoire plus sélectif des chansons que j'écoute et réécoute pour mon plaisir, des artistes que j'admire.

Et j'ai toujours eu une pointe d'estime pour tout jeune débutant qui choisit courageusement de tenter de faire plaisir, d'émouvoir, en montant sur une scène, en affrontant un micro. Même si son univers n'est pas le mien, si je n'arrive pas à trouver une correspondance avec son langage musical.

Je me plais à tenter de déceler un mérite, un éventuel potentiel. Sans pour autant que m'échappent le niveau de qualité, la dimension du talent. Dans toutes les sphères de l'activité humaine, et principalement l'activité artistique, on constate aisément que les critères d'appréciation varient énormément et que fort heureusement la production tend à combler les attentes les plus diversifiées. Bref, il y en a pour tous les goûts et même pour ceux que l'on juge ne pas avoir de goût, c'est-à-dire qui n'ont pas le même que nous. (Ceux qui ne pensent pas comme nous sont des cons et réciproquement!) Il faut même se rendre à l'évidence, il y a généralement un choix beaucoup plus vaste pour ceux qui sont, dirons-nous, moins exigeants. Et ce, dans tous les domaines toujours.

Beaucoup d'artistes restent dans l'ombre toute leur vie. Quand ils ne se résignent pas à abandonner après quelques années. On doit avoir l'ouverture d'admettre qu'un artiste qui vend à des millions d'exemplaires a un mérite certain, ne serait-ce que celui d'apporter des heures d'agrément à des millions de gens. Qu'une petite chanteuse de variété qui était partie d'un village de Bulgarie à l'âge de 10 ans soit vedette dans son nouveau pays à 17 ans, et, à 20 ans, se maintienne numéro un au «hit-parade» pendant plus d'un an au Japon, de l'autre côté de la terre, on est forcé d'admettre que cette artiste sort du rang.

On s'est souvent étonné que j'apprécie Tino Rossi (avec qui j'ai même chanté deux chansons en duo, immortalisées sur vinyle) que j'ai louangé Johnny Hallyday et Eddy Mitchell, même si je n'ai aucun mérite à leur reconnaître des qualités évidentes. On m'a reproché d'avoir été le seul à ne pas décrier le yé-yé, la montée des Beatles. Il existe des milliers de variétés de fromages. Pourtant, la plupart d'entre nous se contenteraient bien de 8 ou 10 fromages différents. Est-ce que ça nous autorise à mépriser ceux qui apprécient des variantes que l'on ne soupçonne même pas?

La diversité est une bien grande richesse et le seul vrai danger, dans tous les domaines, serait de glorifier le bas de gamme. La petite Sylvie a eu des débuts peu convaincants: voix intéressante, mais plutôt voilée, interprétation sans relief et, bien sûr, une matière première d'un calibre peu élevé. Mais des qualités exceptionnelles de professionnalisme, d'acharnement au travail et d'enthousiasme lui ont permis d'atteindre les objectifs louables: devenir une artiste de variété performante, remarquable. De plus, nos brèves rencontres lors de l'enregistrement du conte musical Émilie Jolie m'ont permis d'apprécier que cette jeune femme, qui était alors une très grande vedette, était par ailleurs d'un naturel chaleureux, charmante, et très gentille.

Le Hérisson, G. B.

P.S. Comme il est vraisemblable que la chose ait pu éventuellement se produire, à un moment ou un autre, chez un jeune collègue devant consolider ses assises au sein d'une hypothétique maison de disque concurrente, je ne m'offusque pas outre mesure que vous ayez pu imaginer un instant que j'aurais accepté, à la demande de mes producteurs, de rendre à une consoeur de la même écurie un hommage qui ne soit pas sincère. C'est bien mal me connaître. Heureusement, mes amis de chez Philips me connaissaient très bien.