Martin Otis
écrit à

   


Georges Brassens

   


Style contestataire de vos chansons
 

    J'écoute votre musique avec délectation, et votre style contestataire fait du bien à un monde qui se veut épuré de toute remise en question. Nous, les Québécois, avons un poète chantant aussi un style s'apparentant au vôtre. Il écrit bien, sacre parfois, mais son style contestataire tout comme le vôtre fait de lui un chanteur sur lequel les modes du moment n'ont aucune prise. Voici d'ailleurs un de ses textes, qui vilipende les personnes ne désirant pas travailler et attendant l'argent du gouvernement. Un autre poète que vous avez peut-être connu et qui venait du Québec avait aussi un style incisif: c'est notre grand ami Félix Leclerc.

C’est la journée du chèque

Quelle belle journée que la journée du chèque
Et bienheureux sont enfin réunis
Au casino pour une partie d’échec
En buvant un petit « Dry Bellini »
D’aucuns préfèrent se splasher la gueule
On se croirait sur la plage à Miami
C’est pas une journée pour brosser tout seul
Si on peut pas s’la péter entre amis

Émile a mis ses beaux pantalons brun sale
Réjeanne a oublié de se friser
Ça sent le vieux pi-pissenlit dans salle
L’esprit s’émousse dans les Alizés
Émile desserre ses petites combines
Qui le bouclent jusqu’à la fin du mois
On n’est plus à l’époque de la robine
Réjeanne sniffe d’autres choses que d’l’alcool à bois

On profite d’l’économie souterraine
On laisse les autres s’occuper des impôts
On est comme un navire en quarantaine
On est au crochant, on suspend notre peau
Pour ce qui est d’assurer la relève
Et pour bien garder le navire à flot
On n’a même pas besoin de faire la grève
Suffit juste d’engendrer une coupe de flots

Aussi vrai que notre planète est ronde
Et que le premier se pointe à la fin du mois
On d’vrait avoir un chèque en v’nant au monde
Disait Émile, le cœur tout en émoi
Réjeanne, la maigre cramponnée sur sa sonde
Fournissait aucune protestation
Sachant à quel point les jaloux abondent
Et qui faut s’méfier de la délation

Quelle belle journée que la journée du chèque
Et bienheureux sont enfin réunis
Au casino pour une partie d’échec
En buvant un petit « Dry Bellini »
D’aucuns préfèrent se splasher la gueule
On se croirait sur la plage à Miami
C’est pas une journée pour brosser tout seul
Si on peut pas s’la péter entre amis
 
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Plume Latraverse

Bonjour Martin.

Je vous remercie pour vos bons mots à mon égard. J’aime bien que vous mentionniez ma musique en premier lieu.

Je ne suis pas le seul à toujours avoir été fasciné par le nombre étonnant d’auteurs-compositeurs que nous offre le Québec et séduit par la qualité de leur production, la fraîcheur de leur poésie. J’avoue ne pas bien connaître Plume Latraverse: problème de génération, sans doute. Mais je sais que pour beaucoup, et même parmi mes inconditionnels, ce troubadour des temps modernes, tout de même très dans la marge de l’orthodoxie, est un de ces auteurs de chansons qui comptent, tout en ne devant rien à personne. J’ai été très honoré d’un hommage qu’il m’a rendu lors d’une interview pour la revue «Chansons d’aujourd’hui». (1)

Par contre, j’ai bien connu Félix Leclerc, qui est devenu un ami personnel, ainsi que Gilles Vigneault, avec qui malheureusement j’ai eu trop peu d’occasions d’échanger, si ce n’est à ses tout débuts. Mais, tout comme pour Félix, j’ai toujours admiré son univers poétique unique, la fraîcheur et l’originalité de sa production. Par ailleurs, ça me confortait de constater que l’on peut être un monument de la chanson avec encore moins de voix que moi et en faussant beaucoup plus que je ne le fais!

Lorsqu’on parcourt le vaste répertoire de la chanson québécoise, il apparaît nettement que le contexte social et politique particulier de ce coin de pays, tout autant que son climat marquant, se sont avérés être des sources d’inspiration riches et inépuisables. Le besoin d’affirmer une culture distincte, de «dire le pays», comme le chante Vigneault, a fait naître un souffle poétique puissant, créatif, attachant.

La chanson est le seul art qui soit un art de vivre. J’ai le sentiment qu’au Québec, c’est particulièrement vrai.

Un cousin de France,

Brassens.

(1)
«Mon chanteur préféré, depuis longtemps. Ses chansons sont tellement bien faites qu’elles ne vieillissent pas. Au début, il était farceur, avec des chansons comme «Le gorille», ou «L’hécatombe». À la fin, sa façon de faire est devenue savante... Il a écrit des chansons à plusieurs volets, ou plusieurs niveaux, comme «Don Juan». En ce moment, celle qui me touche le plus, c’est «La rose, la bouteille et la poignée de main».
Trenet, c’est gai. Il a travaillé la fantaisie. Brassens a creusé la simplicité.»
P. L.