Stances
       
       
         
         

Raphaël

      Bonjour,

Je voulais savoir quel sens le mot «STANCES» dans Stances à un cambrioleur avait pour vous et ce qui pouvait y avoir de paradoxal dans cet éloge.

Je voulais savoir aussi ce que vous dénonciez dans cette chanson «Stances à un cambrioleur».

Je vous en remercie.

 

       

 

       

Georges Brassens

      Raphaël, Bonjour,

Afin de mieux recevoir les amis, j'ai fait l'acquisition, vers 1959, d'un ancien moulin désaffecté à Crespières, dans les Yvelines, à quelque quarante kilomètres à l'ouest de Paris. Cette vaste propriété, traversée d'un ruisseau, devait de plus rassasier mes desiderata de bricoleur et assouvir mes gènes hérités d'une dynastie d'artisan-maçons.

Le petit coin de paradis terrestre, au-delà des corvées imposées aux copains pour la remise en état et l'entretien des lieux, fut le théâtre de très joyeuses réunions d'amis. J'y ai même reçu, en tout bien tout honneur, la visite de Brigitte Bardot. Un de mes voisins était Bourvil. Je n'avais pas encore osé aller le saluer jusqu'à ce que l'insistance de mon père, qui était un inconditionnel admiratif, me pousse à prétexter un urgent besoin d'un quelconque outil pour aller sonner à sa grille.

Que le progrès soit salutaire c'est entendu. Mais, après quelques années, cet ilot de campagne menaçait progressivement d'être pris en étau par l'assaut d'une armada de pavillons de banlieue. Et la rumba des tondeuses (aurait chanté Bourvil) vint s'ajouter au chaleureux boucan des tirs, de plus en plus fréquents et violents, du camp militaire de Frileuse, situé tout près.

Aussi, progressivement, nous nous sommes résignés à abandonner notre part de bonheur afin qu'il puisse être multiplié à des centaines d'exemplaires pour ces nouveaux arrivants, et au début des années 70, les séjours au moulin se firent de plus en plus espacés. Cet abandon des lieux eut tôt fait d'allécher les maraudeurs et fatalement il y en eut bientôt un, plus courageux que les autres, qui entreprit de garnir sa maison en puisant dans mon inventaire mobilier.

J'aurais sans doute oublié cette histoire si, pour renouveler un peu mon répertoire, je n'avais besoin de chansons. Et si l'incident n'avait fait monter en moi divers souvenirs, diverses émotions contradictoires. Et comme il arrive souvent lorsque l'on fignole un texte, ne serait-ce qu'un banal récit anecdotique, plusieurs réflexions vinrent s'entrecroiser, qui colorent le propos, y ajouta des dimensions multiples.

Je n'ai jamais oublié qu'au temps de ma jeunesse folle, à Sète, ma participation à quelque larcin m'a valu de défiler devant la maréchaussée et de comparaître chez monsieur le juge. La leçon aurait pu être dramatiquement négative si elle ne m'avait permis d'apprécier la grande magnanimité de mon père. J'ai d'ailleurs voulu lui en témoigner toute ma gratitude dans la chanson «Les quatre bacheliers», en l'opposant à l'intolérance et à la hargne.

C'est à la même époque que je découvrais François Villon et l'admiration que je lui ai vouée était sans doute fondée sur un sentiment de correspondance qui d'ailleurs me conduira à écrire «La mauvais réputation», «Je suis un voyou» et «La mauvaise herbe». Puis, je me suis rappelé que pendant de longues années de vaches squelettiques à l'impasse Florimont, ne pouvant souffrir de voir la brave Jeanne être parfois privée de toute nourriture pendant des journées entières, il m'est arrivé de trouver, sur la place du marché, l'orange du marchand, avant même qu'elle ne soit véritablement perdue.

J'aurais bien voulu me convaincre qu'en chaque cambrioleur sommeille un justicier, un Robin des Bois qui s'évertue à redresser les disparités sociales. Mais vous l'avez bien ressenti en écoutant la chanson, ma conviction est largement mitigée, même si j'ai bien tenté de trouver à mon cambrioleur des valeurs de rachat, des qualités qui en fasse un «voleur comme il faut», et invoquer pour lui la bienveillance de Mercure, Dieu des filous.

Et j'ai voulu avouer mon ambivalence en coiffant ce poème du titre de stances, qui désigne un poème lyrique d'inspiration morale, à la fois tendre et triste, et c'est cette double émotion que j'ai tenté de transmettre dans la musique, qui accentue la construction homogène du texte, sans refrains, qui est également caractéristique de la stance.

Pour ajouter à l'anecdote, je me suis désolé que le charme ait très bientôt été totalement aboli. Contrairement à ma supplique, mon cambrioleur est revenu, ou alors il m'a envoyé quelques-uns de ses collègues. Et cette fois l'opération n'a pas été tintée de délicatesse: la maison a été intégralement dégarnie, jusqu'à la quincaillerie, le filage, la tuyauterie.

A la vérité, si je suis resté apitoyé à l'idée que l'on doive gagner sa vie de cette façon, je regrette un peu d'avoir octroyer l'immortalité à ce crétin en l'y faisant entrer par la porte de la poésie.

Un ancien chapardeur de crânes terreux,


Brassens

Le vieux Moulin de la Bonde a aujourd'hui été réhabilité. Il sera ouvert aux visiteurs les 31 mai et 1er juin 2003, à l'occasion d'un festival Georges Brassens organisé par la mairie de Crespière. NDLR.