Souvenirs
       
       
         
         

Athon

      C'était au 54 de la rue Henri-Barbusse. Vous habitiez au 3e étage. Ma mère, au rez-de-chaussée. Tu venais de temps à autre peindre ou lui faire quelques menus travaux. Elle s'appelait Léonie Salabert... tes parents et toi-même l'appelaient Lili. Te rappelles-tu? Et Louise Granier, qui était voisine de ma mère, te rappelles-tu? Et le dénommé Cocotte?

Ma mère m'a toujours dit qu'à cette époque, toi et ta petite «bande» commettiez dans le quartier quelques larcins qui enrageaient ta mère et qui ne faisaient pas une bonne publicité à l'entreprise de ton père. Te souviens-tu, Georges?

Et te souviens-tu de ce samedi d'été où ta voiture s'arrêta en plein coeur de Montpellier, sous le regard des passants? Tu en descendis, car tu avais vu ma mère qui attendait le bus avec mes deux frères pour rentrer à Sète. Tu lui proposa de la raccompagner. Elle refusa de monter avec toi, car, comme tu étais devenu quelqu'un... elle avait eu peur de te déranger.

Elle garde de très bons souvenirs de toi et de ta famille. Elle n'a jamais été de ceux qui se sont vantés et qui se vantent encore de t'avoir connu. Elle a toujours gardé les souvenirs de cette époque lointaine que sa mémoire parfois défaillante s'efforce de rendre plus proche, pour elle et sa famille.

Et toi, Georges, que te reste-t-il de ce temps-là?

Athon
         
         

Georges Brassens

      Bonjour cher voisin,

J'ai quitté Sète à 19 ans, mais Sète ne m'a jamais quitté. J'ai habité rue de l'Hospice pendant toute ma jeunesse, la rue de l'Hospice m'a habité toute ma vie.

Et, tant qu'à donner dans le cliché, si Péguy a affirmé que «L'homme est fini à onze ans» et si Céline s'est permis de le corriger en décrétant que tout était joué à sept ans, je ne peux, pour mon cas, que leur donner raison. Peut-être en ajoutant quelques années, moi qui ai toujours été long à peaufiner mon ouvrage.

Si on m'enlevait ce que j'ai reçu dans ce microcosme douillet, il resterait bien peu de ce que j'allais devenir et ni la motivation ni la matière dont j'ai construit mes chansonnettes. C'est dans ce quartier de mon enfance que j'ai acquis la passion et, simultanément, le doute, qui seront les carburants de toute ma vie.

Une modestie inéluctable, des ambitions fatalement modérées, généraient chez nos congénères un état d'esprit empreint de civilité, de respect et de tolérance. Je n'irais pas jusqu'à dire que la bêtise épargnait tout le monde, mais il me semble que nos cons, à cette époque, étaient de braves cons.

C'est dans cette maison du 54, rue de l'Hospice que j'eus la complaisance et le bon goût de naître, le 22 octobre 1921. Cette rue qu'un maire besogneux a cru bon, comme pour me provoquer, de rebaptiser rue Henri-Barbusse. Il aurait pu faire pire, cet écrivain s'étant donné pour mission de dénoncer les horreurs de la guerre. Mais nous en sommes quittes aujourd'hui parce que, d'abord, je lui dois l'inspiration d'une chanson, («Jeanne Martin»), puis un nouveau maire, plus subtil avouons-le, a de nouveau changé le nom d'un segment de cette artère en rue Georges Brassens.

Dans cette maison construite par mon grand-père et mon père, entrepreneurs maçons tous les deux, et à laquelle ils ajoutèrent un deuxième étage en 1929, logeait toute la famille: Augusta et Michel Dagrosa, mes grands-parents maternels au premier étage et avec nous, au deuxième, Jules et Marguerite Brassens, mes grands-parents paternels. Et c'était un bien grand bonheur de vivre là, toute la famille réunie sous le même toit.

Vous savez peut-être que les Granier habitent toujours l'immeuble et occupent maintenant le logement de mon enfance. Le petit-fils, Bruno Granier, mon petit cousin, formant un duo avec Claude Duguet, parcourt aujourd'hui la France en chantant mes chansons. Ils ont récemment produit un CD, «Sauf les respects que l'on vous doit», comportant quatre de mes textes inédits que Claude Duguet a mis en musique avec beaucoup de talent et de pertinence. On y retrouve un «Brassens pur jus»: «Le mécréant repenti», dont je regrette la délectation que j'aurais éprouvée à le livrer moi-même.

Bien sûr, je n'ai rien oublié de ce chaleureux condensé d'univers et des personnages qui l'animaient. Et je me souviens très bien de madame Lili qui me remerciait de mes menus services avec l'un ou l'autre des robustes produits de sa cuisine. Comme la chaleur étouffante des maisons incitait à vivre beaucoup dans la rue, une solidarité parentale s'instaurait instinctivement et chaque mère, par ailleurs pratiquement interchangeable, devenait une extension de la juridiction maternelle. Et votre maman était l'une de ces mères suppléantes du voisinage, pour le meilleur et … l'inévitable délégation d'autorité.

Je n'ai pas non plus oublié et vous avez sûrement connu aussi, madame Séradel, la boulangère et madame Parenti, se déplaçant laborieusement dans sa minuscule épicerie «Au bon Gorgonzola». Nicolette, le simplet du quartier, et le père Servel, (le seul que l'on se permettait de ne pas appeler monsieur), le clochard de service, étaient des figurants omniprésents de ce petit théâtre de rue. Et comment oublier, avec un nom pareil, notre voisin le plombier, monsieur Ange La Pivoine.

Mais cette vie grégaire avait ses inconvénients. Aussi je ne m'étonne guère que, si longtemps après, subsiste l'anathème engendré par un incident somme toute anodin et qui aujourd'hui passerait inaperçu. Mais j'ai effectivement, pour ne pas avoir l'air de me dégonfler devant les copains, accepté de faire le guet au bout d'une allée pendant que des camarades monte-en-l'air s'initiaient au métier de cambrioleur. Dénoncé, j'ai été condamné à une peine avec sursis de deux semaines de détention.

Mais l'honneur de la famille en fut effectivement broyé et la vindicte populaire sans relâche. Un seul élément vient apaiser les remords engendrés par ce malheureux incident: il a été le déclencheur du reste de ma vie.

Saluez bien tendrement votre maman pour moi.

Le petit voisin du dessus.

Georges Brassens