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Georges Brassens

     
   

Sidney Bechet

   

Mes salutations, tonton Georges!

Je suis surpris par ta froideur à l'égard de Sidney Bechet, le plus français (et francophile) des musiciens de jazz américains... Quelles peuvent bien être les motivations d'une telle réticence? À propos, tes trois chansons qu'il a enregistrées il y a plus d'un demi-siècle sont maintenant accessibles sur CD, plus précisément sur le coffret ECM-Musique: «Sidney Bechet: Vive la France!».

Noctuel



Cher ami, bonjour.

Je veux tout de suite vous rassurer: j'aime beaucoup Sidney Bechet. Puisque vous êtes passionné de jazz, vous savez bien que c'est un domaine où, plus que dans tout autre, les affinités ne peuvent être que profondément viscérales. En jazz, on ne se pose pas de question: on est organiquement concerné, touché, ému, ou on l'est moins, ou on ne l'est pas.

Il peut arriver que l'on se passionne pour un musicien, mais qu'une de ses pièces, où même toute une période de sa production, ne nous atteigne pas. C'est ainsi, ainsi que je le mentionnais à mon ami André Tillieu, en 1960, que je me délecte des musiques de Gerry Mulligan mais que je n'aime pas tout de lui, que certains de ses morceaux ne me font pas vibrer. Dans la même conversation, que mon ami le Belge a rapportée dans une biographie qu'il m'a consacrée, «Brassens auprès de son arbre», je mentionne que «j'aime beaucoup Armstrong… j'aime moins Bechet». J'affectionne très particulièrement Armstrong, question de correspondance profonde, j'aime un peu moins Bechet. Mais je vous le répète, il se classe bien haut sur ma liste des musiciens qui me font grand plaisir.

C'est donc à partir de cette conversation entre amis, dans ma loge de «L'Ancienne Belgique», en 1960, de cette petite phrase anodine, reprise par la suite par d'autres biographes et chroniqueurs, que l'on a pu croire que je n'appréciais pas le génial Bechet, qu'il me laissait tiède.

C'est étonnant comme la déesse aux cent bouches, souvent mal embouchée, peut biaiser les faits, faire dévier la réalité.

Par ailleurs, ses interprétations de trois de mes musiques, que Bechet a enregistrées, m'ont procuré un bien grand plaisir, à une époque où l'on répétait que mes chansons étaient valables par les textes, mais que mes musiques étaient monochromes. À mon tour, j'ai voulu lui rendre hommage en signalant le pouvoir évocateur de sa musique dans une des dernières chansons que j'ai écrites: Élégie à un rat de cave.

Au plaisir.

Un jazzman de contrebande, Brassens.