Francis Hortemel
écrit à

   


Georges Brassens

   


"S'faire enculer"
 

   

Cher Georges,

J’espère que tu ne m’en voudras pas trop de ce tutoiement familier, mais comme dit la chanson, je dis tu à tous ceux que j'aime. J’aime aussi particulièrement ta chanson «S’faire enculer». Je la trouve délicieusement provocante. Pourtant, j’hésite souvent à la chanter en public.Comme toi, la chose ne me gêne pas, ni le mot, mais le texte est surtout un pamphlet misogyne impressionnant, ce qui ne me gêne pas non plus mais je crains simplement de ternir ton image. Quels conseils pourrais-tu me donner pour qu’en présentant cette chanson j’en atténue un peu l’acidité?

Francis


Bonjour Francis,

Je ne m’offusque certainement pas que l’on me tutoie, mais à votre tour ne vous formalisez pas si je vous dis vous. Ma chère et très rigoureuse maman n’aurait pas admis que je tutoie quelqu’un qui ne m’était pas familier. Si je l’ai beaucoup contrariée en glissant dans mes chansonnettes quelques-uns de ces mots que l’on dit «gros», au point qu’elle ne s’est jamais déplacée pour assister à aucun de mes spectacles, en revanche je n’ai jamais pu me départir de cette éducation aux couleurs jansénistes qu’elle m’a inculquée. Et elle n’aurait certainement pas apprécié cette chanson pour laquelle vous semblez éprouver un attachement particulier. «Délicieusement provocante», dites-vous? Vous avez compris que c’était un peu l’objectif. Heureusement, ma maman n’a jamais entendu cette gauloiserie, pour la bonne raison, comme vous le savez, que je ne l’ai jamais chantée. Je ne me suis d’ailleurs jamais décidé à accoler une musique à ce texte, jugeant peut-être que de toutes façons jamais je ne me déciderais à la chanter sur scène. Un peu comme «Le Radis», complété des années plus tôt. C’est donc l’ami Bertola qui lui a marié une mélodie et qui a eu le courage de l’interpréter, mais une seule fois, pour l’enregistrement du disque intitulé «Le Patrimoine de Brassens», en 1985 (et je remercie au passage Monsieur Dumontais qui m'a transmis cet enregistrement).

Vous savez peut-être aussi que depuis longtemps j’avais le projet de livrer un album ne regroupant que des chansons paillardes ou polissonnes, dans l’esprit des chansons de salle de garde que j’ai toujours affectionnées, disque qui comporterait des créations personnelles rehaussées de quelques grands classiques du répertoire qui m’accompagnent depuis ma jeunesse. À l’adolescence, avec les copains, nous prenions un plaisir malicieux à reprendre en chœur les plus scabreuses des chansons dites «grivoises», dans le but avoué de faire rougir les filles et peut-être un peu de les émoustiller, pour tenter de repérer les plus dégourdies. Aux plus populaires du catalogue du «plaisir des dieux», je me suis souvent amusé à concocter quelques couplets supplémentaires, plus coquins que les originaux. C’est ainsi que, très jeune, j’ai remanié et allongé des incontournables du répertoire des carabins: «Le Grand Vicaire» et «Mon père me donne cents sous», devenue «Le Petit-fils d’Œdipe». J’ai donc bricolé plusieurs de ces «éroticoquines», comme dirait mon collègue Perret dans un autre enregistrement que j'ai eu la chance d'écouter. Mais lorsque venait le temps de produire mon nouveau disque, il arrivait régulièrement qu’il me manque un titre pour compléter la galette noire. C’est ainsi que je n’ai jamais réussi à corriger ces hymnes à la luxure et que tous ont été disséminés au fil de mes divers enregistrements ou sont resté inédits. Des petits malins ont prétendu que mon intention était de contrarier Jacques Cannetti, mon interlocuteur chez Philips, qui n’appréciait pas du tout ces gaudrioles libertines, et que je les lui imposais précisément pour bien lui rappeler que je n’avais de compte à rendre à personne. Moi qui n’ai pas une once de malice!

Ces rengaines égrillardes, vous pouvez facilement les reconnaître tout au long de mon répertoire. En plus des titres déjà cités, le disque aurait dû inclure «Vénus callipyge», «La Fessée», «Le Bulletin de santé», «Le Blason», «Quatre-vingt-quinze pour cent», possiblement «La Religieuse», «Le Nombril des femmes d’agent» et bien sûr mes petites chéries, «Fernande», «Mélanie» et «La Nymphomane». On y aurait retrouvé quelques inédits: «Le Radis», «Le Petit-fils d’Œdipe», «J’étais un maquereau». Très peu connu, je conservais même une musique gaillarde que j’ai intitulée «La Valse des gros culs», espérant lui trouver éventuellement une romance à la hauteur de ce titre évocateur.
Mais, pour la chanson qui nous concerne, vous avez sûrement remarqué, je l’espère, qu’afin de compenser pour la grossièreté du thème et du terme, je me suis appliqué à sertir mon texte de références culturelles, littéraires, voire mythologiques, ainsi que d’élégantes métaphores. Mais je crains tout de même que ma maman, comme beaucoup d’autres, n’aurait pas apprécié pour autant! On a répété que je méritais bien le titre de pornographe mal embouché. Mais très peu de gens savent qu’en reprenant le poème de Jean Richepin, «Philistins», inhibé par la profonde pudeur qui m’habite, je n’ai jamais osé chanter sur scène les derniers vers du texte originel. Je vous les soumets ici:

     «Des enfants non voulus
     Qui deviennent chevelus
     Poètes!

     Car toujours ils naîtront
     Comme naissent d’un étron
     Les roses!»

Le polisson de la chanson,

Brassens