Saint-Claude
       
       
         
         

Jocelyne

      Bonjour!

Je voulais savoir si tu étais déjà passé à Saint-Claude, la capitale française de la pipe.

C'est tout!

Jocelyne.

 

       
         

Georges Brassens

      Bonjour Jocelyne,

Je n'ai jamais eu la fibre touristique. Ne vous fiez pas à l'apologie de la balade «Heureux qui comme Ulysse», chanson que j'ai bien voulu assumer, mais qui n'est pas de moi. Mon sentiment profond sur le sujet je l'ai plutôt livré dans «Le fidèle absolu», un de mes rejetons égarés, une de mes chansons méconnues. (Vous pourriez en retrouver le texte dans une correspondance précédente sous le titre «Et Ulysse?»).

Ceci dit, comme un bon représentant de commerce motivé, j'ai tout de même parcouru la France en tous sens pendant plus de 20 ans. Ainsi, de 1952 à 1973, mes tournées annuelles m'ont inévitablement mené dans le Jura et les Alpes du nord.

Je me rappelle même qu'après avoir fait mes débuts officiels le 8 mars 1952, ma toute première tournée, avec Patachou, débuta à Mégève puis à Aix les Bains, où j'ai chanté le 29 juillet de la même année. Mes tournées subséquentes me menèrent inévitablement à Évian, Genève ou Annecy. Mais, la consultation des carnets très méticuleux qu'a tenus et conservés mon secrétaire Gibraltar, me rappellent le rythme effréné de ces tournées qui laissaient peu d'espace pour la villégiature. Je retrouve par exemple qu'en 1953, si j'étais à Évian le 12 juillet, je chantais à Albi le 13. Mais j'ai tout de même réussi un jour de relâche, je ne sais plus bien en quelle année, à faire un crochet à St-Claude pour faire provision de ces pipes ornées de fleurons, de ces pipes qui portent la marque du travail bien fait de l'artisan. Car je peux bien le dire aujourd'hui, ma panoplie de pipes est vite devenu pour moi un sujet de préoccupation sinon de hantise. Non pas que je sois attaché à ces brûle-gueule, je n'ai jamais eu d'intérêts pour les objets matériels. Mais dès que j'ai commencé à être connu et reconnu, j'ai vite constaté que chez mes congénères, nombreux sont les collectionneurs de souvenirs, voire les fétichistes.

Si, comme certaines vedettes j'avais osé exprimer quelques caprices lorsque je me produisais dans une salle ou un cabaret, j'aurais exigé que ma loge soit dotée d'un coffre-fort qui sauvegarderait ma pipe pendant que je me décarcassais sur les planches. Rien n'est plus déprimant pour un ouvrier rentrant du boulot que de constater invariablement que la détente anticipée lui est refusée, que la pipe salvatrice lui a été dérobée. Dans un restaurant, à la fin d'un repas animé, entre amis, il est ennuyeux de ne pas pouvoir déposer une bouffarde brûlante sachant trop bien que le garçon de table guette l'occasion de l'enlever avec les reliefs du repas. Lorsque ce n'est pas une meute d'admirateurs qui se pressent autour de moi pendant que le plus malin est prêt à renoncer à l'autographe et profite de la bousculade pour subtiliser sournoisement la pipe que j'ai dû déposer pour signer. Je me console en pensant que s'ils avaient pu, ils seraient parti avec mes moustaches.

Mais le comble de l'ignominie, je le vivais dans ma propre maison. C'était déjà frustrant de devoir ramasser, avant l'arrivée des copains, les nombreuses pipes que j'aimais bien laisser traîner dans les diverses pièces. Mais malgré toutes mes précautions, l'un ou l'autre arrivait toujours à rafler le trophée convoité, au risque d'incendier le fond de la poche. Et si j'en soupçonne un ou deux d'en posséder aujourd'hui un plein «cabinet de curiosités», j'ai bien peur d'avoir à plusieurs reprises vilipendé et invectivé quelques innocents. Mais ce n'est pas le cas pour Jean-Pierre Chabrol qui, j'en suis sûr, a largement mérité son surnom de grippe-pipes. J'aurais bien aimé retourner à St-Claude, ne serait-ce que pour saluer cet artisan facétieux, monsieur Jean Masson, qui produit une pipe qui a ma tête comme fourneau. Mais je ne sais pas comment j'aurais réagi à me voir en vitrine en parallèle avec De Gaulle, qui est sa deuxième tête de pipe vedette.

Enfin, moi qui ai toujours eu du goût pour les chansons de salle de garde, vous vous doutez bien que «la capitale française de la pipe», j'ai été bien tenté d'en parler dans une virile antienne. Mais si je n'y suis pas parvenu, mon collègue de bureau Pierre Perret, qui est souvent aujourd'hui beaucoup plus osé que je ne l'ai jamais été, (mais je veux croire que je lui ai ouvert la voie) a réussi à parler de St-Claude dans une toute récente chanson: «Je ne suis jamais allé aux putes».

G. B.