«Rosser les cognes»
       
       
         
         

JMartrenchar

      Bonjour, prince des poètes,

Dans la chanson «Hécatombe», vous parlez de «rosser les cognes» car «je les adore sous la forme de macchabées». Mais ne pensez-vous pas que le meurtre est un obstacle à l'anarchie? Et donc à la disparition des «braves pandores»...

Bien à vous.
         
         

Georges Brassens

      Monsieur Martrenchar, bonjour,

Dans un premier temps, votre petite note m’a quelque peu tourneboulé car j’ai cru entendre la voix de ma chère maman. La brave femme n’appréciait guère mes innocents épigrammes, au point qu’elle n’est jamais venue assister à un de mes récitals. Et ses seuls commentaires sur ma production étaient des reproches pour tel gros mot ou telle balourdise. «Mon fils raconte des bêtises» répétait-elle à ses amies, comme pour m’excuser.

Par contre, je dois vous avouer qu’en ce qui concerne «L’hécatombe », jamais elle n’aurait eu l’idée de se formaliser du plaidoyer pour un gendarmicide, ayant sans doute considéré que parmi toutes mes chansons celle-ci en était assurément une qui relevait de la farce burlesque, de la galéjade de carabin. (Pour ce qui est de la forme, mais profondément pamphlétaire pour ce qui est du fond).

Mais, s’il n’est aucunement question de meurtre dans cette bande dessinée, (gendarmicide, possiblement le seul néologisme que j’ai inventé, n’ayant été retenu que pour sa consonance savoureuse.) Vous avez parfaitement raison de soutenir que l’assassinat ne saurait d’aucune façon être une démarche justifiable, quoi qu’en ait dit Kropotkine. Et si je me suis jadis rapproché du mouvement anarchiste, c’est que j’y trouvais quelques éléments de correspondance avec mes valeurs personnelles: priorité à la liberté, respect de l’autre. Mais je veux croire que jamais personne n’a pensé que j’aurais pu souscrire à quelque théorie qui implique violence, injustice.

Il est étonnant par ailleurs de constater comment, en si peu d’années, la couleur des mots, des idées a pu s’altérer. Le très classique «Mort aux vaches», déformation de l’incontournable salutation exutoire adressée aux sentinelles allemandes de 14-18, dont les guérites portaient l’inscription «Waches», a longtemps été une interpellation comportant tout juste une nuance de dérision, assurément sans arrière-pensée homicide. De la même façon, lorsque je fanfaronne «je les adore sous la forme de macchabées», parlant de pandores, de cognes, de guignols, je vous implore de n’y voir que forfanterie de vieux libertaire allergique à toute forme d’autorité, de domination, surtout si elles sont «mal inspirées».

Amitiés
Brassens