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Georges
Brassens
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Jean-Noël, Bonjour.
Au
moment où mon âme a choisi de jouer les séparatistes, j'avais
effectivement dans mes cahiers 29 chansons, incluant neuf textes
pour lesquels la musique n'était pas tout à fait au point. Par
contre, et même si je souhaitais depuis cinq ans livrer un
nouveau disque de mes compositions, il n'y avait au moment de ma
retraite aucun projet spécifique.
C'est en juillet 1980
que j'avais confié à mon secrétaire, Pierre Onteniente, un
dossier regroupant ces dernières chansons. C'est vous dire que
je n'ai pas beaucoup travaillé la dernière année. Et tel que
je l'avais souhaité, Gilbraltar s'est assuré, avec les amis
proches, de mener à terme ce projet. C'est Jean Bertola qui, en
fin de course, a relevé le périlleux privilège d'interpréter
cette dernière moisson.
Jean était pianiste et
compositeur. Il fut l'accompagnateur d'Aznavour à ses débuts
puis à connu des années de notoriété comme chanteur de charme
en adaptant les grands succès de crooners américains et de
groupes tels Les Platers. Mais au rôle de chanteur il
préféra celui de compositeur et de directeur artistique. Dans
la bande des copains, Jean était ma référence au plan musical.
Avant un spectacle, un enregistrement ou au moment de mettre au
point une musique, nous avions de studieuses séances de travail
où il me faisait ses commentaires sur le phrasé musical, les
harmoniques, mes accords souvent peu orthodoxes. Après que j'ai
abandonné la clé de sol pour la clé des cieux, c'est donc lui
qui fut chargé de tenter de concrétiser le projet de faire
éditer mes dernières chansons. Après avoir fait un important
travail de mise au point de chaque musique, en étroite
collaboration avec mon contrebassiste de toujours, Pierre
Nicolas, et Joël Favreau, qui connaissait bien mon travail et
avait été deuxième guitare pour mes derniers enregistrements,
l'étape suivante consistait en toute logique à faire une
maquette d'un éventuel disque. Ce produit devait permettre par
la suite d'identifier un ou plusieurs interprètes possibles et
de leur soumettre le matériel disponible. Jean s'appliqua donc à
produire une telle cassette. Lui dont un des grands succès
personnels avait été sa version de «Summertime», extrait de
«Porgy and Bess», sur une musique d'un autre Georges, Gershwin,
imaginez un peu le travail d'intériorisation qu'il a dû faire
pour livrer mes gaudrioles.
Lorsque tous les titres
furent déclinés sur le ruban de vinyle, les copains se
réunirent pour amorcer l'étape suivante: écouter cette
maquette pour tenter de l'associer à un interprète possible. À
la toute première écoute, possiblement dès le premier titre,
l'évidence apparue inébranlable pour chacun: c'est Jean qui
devait livrer ces chansons au public. Le ton de sa voix, la
justesse du climat créé, la retenue admirable qui caractérisait
ses interprétations (son talent en somme) faisaient de lui
l'intermédiaire idéal pour faire connaître cette ultime
production. Tous les autres interprètes dont les noms furent
cités auraient possiblement fait dévier mes chansonnettes sous
le poids de leur personnalité propre et chacun aurait
vraisemblablement refusé l'un ou l'autre des titres qui risquait
de ne pas convenir à leurs images établis.
Jean, étonné
de la proposition, se rebiffa énergiquement dans un premier
temps, mais devant l'unanimité, renforcée par l'approbation de
Püpchenn qui lui glissa: «Georges serait d'accord», il se mit
au travail. Pour éviter le mimétisme, il fut décidé de
s'éloigner de l'accompagnement que j'avais toujours privilégié
et Jean imagina des arrangements avec cinq musiciens, incluant
piano et batterie. Un album double, intitulé «Les dernières
chansons inédites», (aujourd'hui en CD) fut prêt en 1982,
comportant 17 titres, puis un nouveau 33 tours «Le patrimoine de
Georges Brassens par Jean Bertola», pressé en 1985, offrait
neuf nouveaux titres.
Ces livraisons regroupent
véritablement la totalité de mes fonds de tiroirs au moment de
ma retraite. Ce qui reste moins accessible, ce sont plutôt
quelques úuvres de jeunesse que je n'ai pas enregistrées et que
je n'ai jamais intégrées à mes tours de chant, pour la simple
raison qu'en prenant du métier, je ne les jugeais plus
satisfaisantes. Les plus mauvaises, bien heureusement, je les ai
moi-même détruites et il n'en reste aucune trace. D'autres, que
je ne me résignais pas à voir disparaître, pensant que je
pourrais peut-être un jour en retenir un vers, un couplet ou une
rime, sont demeurées dans l'ombre. Plusieurs ont été reprises
par d'autres interprètes, et chacune a son histoire. (Voir plus
haut: «Chansons... posthumes»).
Par ailleurs, à
l'occasion de mon 80e anniversaire de naissance, en octobre 2001,
diverses créations ont refait surface. Dans un important
coffret, intitulé «La mauvaise réputation», (qui se veut une
intégrale définitive, mais qui étrangement ne contient pas mes
28 chansons interprétées par Jean Bertola, un 13e disque
présente principalement des versions alternatives et mon
interprétation de quelques chansons d'autres auteurs. Mais il
comporte également deux véritables inédits: «Jean rentre au
village» et, sur un poème de Victor Hugo, «Altesse». Cette
«intégrale» comporte de plus de nombreuses variantes et
prises-deux.
Par ailleurs, dans le même élan, un autre
CD a été édité: «Il n'y a d'honnête que le bonheur», avec
en sous-titre «Les débuts de Brassens en privé, 1952-1955.»
Il s'agit d'une compilation de quelques extraits
d'enregistrements maison, faits par des amis à l'occasion de
réunions privées. Ce document a l'intérêt d'offrir, entre
autres produits hors normes, six inédits qui sont effectivement
des úuvres de jeunesse, vite abandonnées. Il s'agit de «La
file indienne», «Les croque-morts améliorés», «Il n'y a
d'honnête que le bonheur», «La valse des gros culs», «J'étais
le maquereau» et, inénarrable, «Les radis». Si certains de
ces titres ne méritaient pas de passer à l'histoire, «La file
indienne» et «Le radis», que j'avais abandonnés
principalement à cause de leur durée excessive (5 minutes 45 et
4 minutes 15) méritaient certes un meilleur sort et auraient pu
figurer en bonne place dans mon répertoire.
Ces «radis»
me rappellent par ailleurs que pendant des années j'ai caressé
(ma femme bien sûr) mais aussi le projet de produire un album de
chansons de salle de garde. À travers les années, j'ai écrit
plusieurs de ces virils couplets (je suis sûr que vous pourrez
les repérer facilement) qui auraient dû composer ce florilège.
Mais quand venait le temps de livrer mon nouveau disque, je
manquais régulièrement de matériel et je ne suis pas arrivé à
conserver ces gaillardises pour un recueil homogène. Enfin, je
relève votre proposition mais pour un regroupement de ce que
j'appelle mes enfants égarés: plus de trente chansons de moi
qui sont dispersées à travers les âges, les interprètes et
les divers supports d'enregistrements, du 78 tours au CD, et qui
sont généralement méconnues. Mes plus fervents supporteurs
(mais peut-être pas les producteurs!) rêvent de voir tous ces
titres réunis, peut-être pas par un imitateur, mais par un
interprète respectueux. Qui aura le courage de s'attaquer à
cette délicate entreprise? Entre-temps je vous offre le texte de
cet inédit: «Il n'y a d'honnête que le bonheur».
Brassens
Dans l'ombre des forêts Y'a des
endroits gentils En voyag' d'intérêt Les maris sont
partis Les maris sont des gens au front morne C'est
l'moment ou jamais d'les égayer de cornes.
Viens! Pos'ton
fardeau De bonn'manières Sur le gros dos D'la
cuisinière Et jett'la clef de ton honneur Dans la mar'aux
canards.
Viens! Quand le printemps Fou
d'allégresse Rôde, chantant Sur nos tendresses Il n'y
a d'honnêt' que le bonheur
Vois le vent, le vent
d'opérette Ah! Quel êtr' intelligent Qui des toits
s'apprête À foutr' des pots de fleurs sur la gueul' des
agents
Mais oui, viens! Sautons au cou De
l'hirondelle Et laissons-nous À tire d'aile Conduire
loin de la pudeur.
Viens! Si nous voyons Sur un'
sal'tête Un chapeau m'lon Qui nous embête Nous le
flanqu'rons par terre pour Jouer au ballon avec.
Viens! Si
les gross'roues D'un véhicule Coupent le
cou D'un'renoncule Nous les crèveront avec amour Si
cett'brut' de garde-champêtre S'avis' de nous engueuler Nous
l'enverrons paître Ou bien nous le pendrons à un arbre
isolé.
Mais oui, viens! Si des fruits mûrs Douc'ment
dépassent Le haut d'un mur Sous l'quel on passe Nous
leur prêt'rons notre concours.
Viens! J'ai pas trop
d'trous À mes chaussettes J'ai pas d'verrou À ma
cassette J'nai d'ailleurs pas d'cassett' non plus Comme ton
idiot d'mari...
Viens! J'te prendrai pas Pour ma
p'tit bonne J't'imposerai pas D'solo d'trombone Le soir
un'fois le café bu De retour de maquignonnage Le
sal'cornard comprendra Le désavantage De fair'estampiller
son amour par l'État.
Mais oui, viens! Pour nous
s'éveillent Ô bonn'fortune En plein soleil Des clairs
de lune En pleine nuit, des soleils nus.
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