Alain
écrit à

   


Georges Brassens

   


Rencontre impossible
 

   

Monsieur Brassens,

Bien que l'envie de vous tutoyer me titille depuis longtemps, je ne peux m'empêcher de m'adresser à vous avec respect; donc je vous dirai vous.

Une question m'obsède depuis très longtemps: auriez-vous eu, si vous l'aviez pu, envie de me rencontrer si je vous l'avais demandé en son temps? Car jamais une personnalité de la chanson et de la poésie ne m'a autant influencé. J'ai cinquante ans, je poursuis une carrière d'enseignant et j'ai déjà réussi à vous approcher! C'était à Sète mais là où j'aurais pu croiser Martin. Peut-être est-ce idiot, mais souvent, quand on me demande si ma vie m'apporte tout ce que j'espère, je réponds: elle serait parfaite si j'avais pu rencontrer Brassens!

Bien à vous,
Alain


Bonjour Alain,

C'est un bien grand hommage que vous me livrez là, et je me demande si un brave auteur de chansonnettes mérite un tel panégyrique.

Chacune de mes chansons a été comme une lettre à un ami. La réponse de mes «correspondants» m'a donc assurément toujours été très précieuse. Et ce malgré les inconvénients, voire les embarras, que peut parfois provoquer l'enthousiasme de mes laudateurs.

Aussi, les circonstances s'y prêtant, j'aurais certainement été heureux de vous rencontrer et, dans un accord tacite, d'échanger amicalement avec vous. Qui sait, peut-être auriez-vous été plébiscité par la bande de copains.

Tous les thèmes que j'ai abordés étant axés sur l'observation de la vie, et donc de l'être humain, les rencontres, les échanges constituent assurément le carburant essentiel à mon travail. En dépit de ma mauvaise réputation d'ours mal léché, j'ai toujours privilégié la communication avec tout interlocuteur, et par là même la connaissance de l'autre, convaincu que chacun a quelque chose qui le distingue, qui le rend unique, intéressant. C'est pourquoi je me suis toujours plié de bonne grâce à des rencontres avec mon public, à des séances de dédicaces à l'occasion du lancement d'un nouveau disque ou d'un livre me concernant. Mais déjà là, vous pourrez comprendre mon embarras occasionnel lorsque, après une heure, j'en suis à resservir une fois de plus le même prétexte pour refuser à un dixième admirateur ou admiratrice une invitation pour un dîner intime… ou pire encore. Et comment renouveler la formule de remerciement quand pour la vingtième fois un locuteur me déclare: «J'aime beaucoup ce que vous faites.» J'étais parfois tenté de répondre comme Sacha Guitry: «Je vous comprends, moi aussi j'aime beaucoup ce que je fais.»

De la même façon, à une époque où la sécurité n'avait pas à être une obsession, de nombreux admirateurs arrivaient sans peine, après un spectacle, à monter sur la scène et à se faufiler jusqu'à ma loge pour me réclamer, avec un autographe, quelques instants d'une audience amicale. Je me suis toujours réjoui de percevoir que ces adulateurs ne venaient pas scruter une vedette mais bien saluer un ami. Aussi j'ai toujours été heureux d'être pleinement disponible pour chacun d'eux, jusqu'au dernier, souvent au désespoir de mon entourage qui me réclamait pour aller prendre un pot ou du personnel de la salle qui attendait après moi pour éteindre.

Et puis bien sûr, il y avait aussi toutes ces rencontres impromptues, dans la rue, au restaurant, à la première d'un collègue. Si, encore une fois, j'étais flatté de constater la joie que procurait à mon interlocuteur ce côtoiement, je dois bien admettre qu'il comportait parfois une part d'embarras. Avec des amis, dans un bistrot du quartier, alors que l'on n'ambitionnait sobrement que de casser la croûte, il arrivait que l'on se fasse plutôt casser les… pieds. C'est un phénomène étrange que les artistes, qui ont tout fait pour être reconnus, doivent bientôt tout faire pour ne pas être… reconnus.

Alain, plutôt que de me rendre visite au champ de navets, je vous invite à me côtoyer dans mes chansons où, vous le savez sûrement déjà, je demeure, pour mes amis, bien présent, bien vivant.

Un copain d'abord,

Brassens