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Monsieur Brassens,
Bien que l'envie de vous tutoyer me titille
depuis longtemps, je ne peux m'empêcher de m'adresser à vous avec
respect; donc je vous dirai vous.
Une question m'obsède depuis
très longtemps: auriez-vous eu, si vous l'aviez pu, envie de me
rencontrer si je vous l'avais demandé en son temps? Car jamais une
personnalité de la chanson et de la poésie ne m'a autant influencé.
J'ai cinquante ans, je poursuis une carrière d'enseignant et j'ai déjà
réussi à vous approcher! C'était à Sète mais là où j'aurais pu croiser
Martin. Peut-être est-ce idiot, mais souvent, quand on me demande si ma
vie m'apporte tout ce que j'espère, je réponds: elle serait parfaite si
j'avais pu rencontrer Brassens!
Bien à vous,
Alain
Bonjour Alain,
C'est un bien grand hommage que vous me livrez
là, et je me demande si un brave auteur de chansonnettes mérite un tel
panégyrique.
Chacune de mes chansons a été comme une lettre à un
ami. La réponse de mes «correspondants» m'a donc assurément toujours
été très précieuse. Et ce malgré les inconvénients, voire les embarras,
que peut parfois provoquer l'enthousiasme de mes laudateurs.
Aussi,
les circonstances s'y prêtant, j'aurais certainement été heureux de
vous rencontrer et, dans un accord tacite, d'échanger amicalement avec
vous. Qui sait, peut-être auriez-vous été plébiscité par la bande de
copains.
Tous les thèmes que j'ai abordés étant axés sur
l'observation de la vie, et donc de l'être humain, les rencontres, les
échanges constituent assurément le carburant essentiel à mon travail.
En dépit de ma mauvaise réputation d'ours mal léché, j'ai toujours
privilégié la communication avec tout interlocuteur, et par là même la
connaissance de l'autre, convaincu que chacun a quelque chose qui le
distingue, qui le rend unique, intéressant. C'est pourquoi je me suis
toujours plié de bonne grâce à des rencontres avec mon public, à des
séances de dédicaces à l'occasion du lancement d'un nouveau disque ou
d'un livre me concernant. Mais déjà là, vous pourrez comprendre mon
embarras occasionnel lorsque, après une heure, j'en suis à resservir
une fois de plus le même prétexte pour refuser à un dixième admirateur
ou admiratrice une invitation pour un dîner intime… ou pire encore. Et
comment renouveler la formule de remerciement quand pour la vingtième
fois un locuteur me déclare: «J'aime beaucoup ce que vous faites.»
J'étais parfois tenté de répondre comme Sacha Guitry: «Je vous
comprends, moi aussi j'aime beaucoup ce que je fais.»
De la même
façon, à une époque où la sécurité n'avait pas à être une obsession, de
nombreux admirateurs arrivaient sans peine, après un spectacle, à
monter sur la scène et à se faufiler jusqu'à ma loge pour me réclamer,
avec un autographe, quelques instants d'une audience amicale. Je me
suis toujours réjoui de percevoir que ces adulateurs ne venaient pas
scruter une vedette mais bien saluer un ami. Aussi j'ai toujours été
heureux d'être pleinement disponible pour chacun d'eux, jusqu'au
dernier, souvent au désespoir de mon entourage qui me réclamait pour
aller prendre un pot ou du personnel de la salle qui attendait après
moi pour éteindre.
Et puis bien sûr, il y avait aussi toutes ces
rencontres impromptues, dans la rue, au restaurant, à la première d'un
collègue. Si, encore une fois, j'étais flatté de constater la joie que
procurait à mon interlocuteur ce côtoiement, je dois bien admettre
qu'il comportait parfois une part d'embarras. Avec des amis, dans un
bistrot du quartier, alors que l'on n'ambitionnait sobrement que de
casser la croûte, il arrivait que l'on se fasse plutôt casser les…
pieds. C'est un phénomène étrange que les artistes, qui ont tout fait
pour être reconnus, doivent bientôt tout faire pour ne pas être…
reconnus.
Alain, plutôt que de me rendre visite au champ de
navets, je vous invite à me côtoyer dans mes chansons où, vous le savez
sûrement déjà, je demeure, pour mes amis, bien présent, bien vivant.
Un copain d'abord,
Brassens |