Renaud
       
       
         
         

Xavier Senel

      Renaud vous a toujours cité comme influence majeure. Le considérez-vous comme votre digne héritier?

Merci et à bientôt,

Xavier

 

       

 

       

Georges Brassens

      Bonjour,

Je n'ai rencontré Renaud qu'à deux occasions. La première fois, je ne l'ai pas reconnu. Mais j'avais une excuse. Il n'était alors célèbre qu'au sein de sa famille: il avait 10 ans.

Alors que je rendais visite à Marie Dormoy, la compagne de Léautaud, un parfait gavroche se faufila dans l'ascenseur pour me dévisager, sans dire un mot, pendant cinq étages, comme figé par une apparition. Lorsque je sortis à mon tour de l'ascenseur, deux étages plus haut, je fus amusé de le voir escalader l'escalier au pas de course pour me rejoindre sur le palier en me tendant un exemplaire de mon premier 25 cm, toujours sans dire un seul mot. Charmé d'avoir un admirateur si jeune et si motivé, je lui griffonnai la dédicace d'usage. J'aurais sans nul doute oublié cette histoire si, beaucoup plus tard, Renaud n'avait lui-même raconté l'anecdote.

Par ailleurs, il ne se doutait pas ce jour-là que ce disque, désormais soustrait à l'inventaire de son père, allait devenir pour lui le déclencheur d'une très imposante collection de tout ce qui gravite autour de ma production.

Beaucoup plus tard, sur un plateau de télévision, où l'on est toujours très accaparé, sollicité, j'ai tout de même tenu à le rejoindre et à lui dire que j'aimais beaucoup son travail et qu'il fallait persévérer. Je l'ai su des années après, il a particulièrement été touché que je lui déclare que ses chansons étaient «merveilleusement bien construites». Je ne savais pas à ce moment-là l'amplitude de son admiration pour ma propre production et l'importance donc de cet encouragement.

Renaud mon héritier? On comprend très bien ce que peut comporter cette désignation. Cependant pour ma part, et principalement pour un artiste de grand calibre, caractérisé par une individualité si forte, je crains que le terme ne soit restrictif et que le titre soit parfois encombrant, lourd à assumer. Je crois que tous les artistes ont des filiations multiples, et les ascendances chez Renaud peuvent être retracées jusqu'à Béranger et Bruant, avec pour le fond et pour la forme, des influences qui vont de Fréhel à Bob Dylan. Mais ce qui importe c'est que toutes ces incidences extérieures, l'artiste authentique les malaxe, mêlées à son suc personnel, pour livrer un produit nouveau, exclusif.

Par ailleurs, il est évident qu'il y a des correspondances entre l'oeuvre de Renaud et ma production, au plan des préoccupations, de certains thèmes, ainsi que dans la manière de les aborder. Mais pour ma part d'autres rapprochements m'ont particulièrement amusé. D'abord, nous avons habité le même quartier, le XIVe arrondissement, lui toute sa vie et moi pendant 40 ans. Puis, en attendant que je puisse vivre de ma musique, de mes chansons, j'ai travaillé dans les ateliers de chez... Renault, lui dans un atelier de réparation de moto. Pour diversifier un peu, j'ai, pendant quelque temps, signé une chronique pamphlétaire dans le Libertaire. Lui s'est amusé à rédiger une chronique polémique dans Charlie-Hebdo. Enfin, tout comme moi, il a fait ses débuts discographiques sous l'étiquette Polydor.

Si lui aussi s'est un jour laissé convaincre de jouer les acteurs au cinéma, tout comme à moi, l'expérience lui a laissé une impression de corvée laborieuse. Mais si j'ai juré qu'on ne m'y reprendrait plus, lui s'en est mieux remis puisqu'il joue présentement dans un film qui se tourne à Toronto, au Canada. Nous avons la même vénération pour la guitare. Aussi, lorsqu'il a décidé de produire un disque où il interprète une vingtaine de mes chansons, il fit savoir à mon secrétaire, Gilbraltar, qu'il serait profondément ému s'il pouvait utiliser pour cet enregistrement ma dernière Favino. Et je suis convaincu que cette complicité posthume ajoute à l'émotion de ces interprétations.

Ce disque est par ailleurs un document. Si beaucoup parmi près de 700 interprètes ayant enregistré mes chansons ont tenté de faire nouveau, de faire différent, Renaud s'est contenté de chanter Brassens. Le résultat est rafraîchissant.

Par contre, il y a un plan où l'on se distingue l'un de l'autre. Jamais je n'ai été attiré par les arts plastiques et jamais je ne me serais risqué à produire une quelconque oeuvre visuelle. Mais lui possède un véritable talent de dessinateur et de sculpteur qui est très peu connu de son public. J'ai été grandement honoré lorsqu'il a produit et apposé sur la maison de l'impasse Florimont, que j'ai habitée pendant 22 ans, une plaque commémorative, intégrant mon effigie en haut-relief dont il est l'auteur et qui est ma foi, d'une fort belle venue.

Pour tous ceux qui ont de la chanson la même conception que moi, et je sais qu'ils sont encore nombreux, la production actuelle nous laisse souvent sur notre appétit. Et Renaud est l'un de ceux, trop peu nombreux, dont on attend anxieusement la nouvelle fournée. Et l'attente a été cette fois-ci d'autant plus imprégnée d'anxiété qu'elle fut longue et le désert traversé par l'artiste si accidenté que l'on s'inquiétait de savoir s'il y aurait jamais une nouvelle récolte et qu'elle en serait la teneur, la qualité.

Le nouveau disque est maintenant arrivé et c'est à nouveau un grand cru, une brochette de chansons importantes, où l'émotion est l'ingrédient de base et qui sont, en plus de tout le reste, agréables à écouter.

Enfin, je ne peux passer sous silence l'émouvant coup de chapeau dont Renaud me gratifie dans la dernière chanson du disque, «Mon bistro préféré», où il place mon nom en tête de liste et en bonne compagnie parmi tous ceux qui ont compté pour lui.

Brassens