Kristel
écrit à

   


Georges Brassens

   


Remerciements
 

    Cher Monsieur Brassens,

Je vous envoie un grand remerciement pour le bonheur que vous nous procurez. Je suis une jeune fille de vingt ans, et j'ai un papa qui n'a jamais écouté que vos chansons. Mon papa est quelqu'un de très renfermé et de particulièrement asocial, mais quand je le regardais écouter vos chansons, le sourire était à ses lèvres, et l'est encore. Je voulais simplement vous remercier pour le bonheur que vous lui procurez!

Bien à vous,

Kristel

Chère Kristel, bonjour.

C’est un bien grand plaisir que m’apporte votre toute brève missive, et si sobre soit-elle, je veux y déceler diverses dimensions bien touchantes, fondamentales.

Un biographe perspicace a dit, à propos d’un bon ami, qu’une chanson de Pierre Louki, c’était de l’huile sur la vie quand elle rouille. J’ai bien
aimé. Nombreux sont ceux qui m’ont affirmé que mes chansonnettes les avaient «aidés à vivre». C’est vraiment le plus beau compliment que l’on puisse me faire, émouvant et gratifiant, moi qui ai toujours souhaité que mes ritournelles fussent comme des lettres adressées à un ami, moi qui n’ai d’autre ambition que de faire plaisir à ceux qui apprécient mon travail.

Le monde tel qu’il est ne me convient pas, globalement, aussi bien que dans beaucoup de ses multiples détails. Aussi, ayant choisi d’écrire des chansons et en faire mon métier, j’ai tout naturellement été amené à y transcrire mes modestes réflexions sur la vie, l’amour, la mort. Si je me suis engagé à dénoncer la médiocrité, la bêtise, le plus souvent par les voies de la dérision, j’ai parallèlement prêché la tolérance, la compassion. Ce faisant, je réalise que je me suis rallié beaucoup de ceux qui se sentent inadaptés à la société, ou plutôt qui considèrent que la société est mal adaptée aux valeurs qui sont les leurs, donc qui pensent un peu comme moi.

Aussi pour beaucoup, comme vraisemblablement pour votre papa, mes chansonnettes ont été une fenêtre qui s’ouvrait, permettant de ressentir une bouffée d’air frais, de percevoir une lueur dans la grisaille, grandement souhaitables et salutaires pour eux, une rassurante et officielle corroboration de leurs convictions.

Mais ce qui me touche le plus, c’est que cette correspondance, cette ouverture que semble avoir appréciée votre papa dans mes chansonnettes, vous a permis à vous, Kristel, d’entrevoir chez lui toute une dimension, peu évidente, qui vous a rapproché de lui, vous l’a rendu plus attachant, qui vous a fait plaisir. C’est là un rôle que je n’avais pas anticipé et qui me fait bien plaisir.

Il a bien raison, celui qui a dit que les chansons comptent parmi ce qui contribue à faire en sorte que la vie vaut plus qu’une chanson.

Au plaisir,

Georges B.