Frédéric Thouzeau
écrit à

   


Georges Brassens

   


Question sur la chanson contemporaine
 

    Que pensez-vous de la qualité des textes des chansons contemporaines des artistes tels que Vincent Delerm ou Alain Souchon?

Frédéric

Frédéric, bonjour.

Depuis ma petite enfance, je me suis toujours intéressé à tout ce qui se fait en chanson (Enfance, tout finit par une chanson!). Et je l’ai toujours fait par la suite. Jacques Caillard, P.-D.G. de Philips, qui a la bonne habitude de me faire parvenir tout ce que produit sa société, a été très étonné lorsque je l’ai grondé pour ne pas m’avoir offert le dernier disque de Claude François, convaincu qu’il était que ça ne risquait pas de  m’intéresser. Comme un chef-cuisinier qui a la curiosité de goûter tout ce que mijotent ses collègues, il n’est pas dit que j’aime tout ce que je goûte, que tout me convient, loin de là. Mais j’ai plaisir à découvrir, à connaître, à analyser tout ce qui se fait. Il est bien rare que dans une production il n’y ait pas un élément auquel je trouve de l’intérêt. Mon entourage a été très étonné lorsque j’ai été l’un des premiers à les inciter à découvrir et à apprécier un phénomène musical: Elvis Presley. Et grâce à la magie de Dialogus, je suis en mesure d’apprécier, si ça me…  chante, ce qui se fait à cette époque où vous êtes.

Pour ce qui est de la chanson contemporaine, je vous dirais, Frédéric, que comme pour tous les secteurs d’activité humaine, ça va du pire au meilleur. (Les pessimistes diront du meilleur vers le pire!) Bien sûr on aimerait qu’il y ait davantage de meilleur et on peut avoir l’impression que c’était le cas à d’autres époques. Des petits malins, les mêmes pessimistes, affirment que la chanson est le seul domaine où ça va aussi mal que pour n’importe quel autre.

On l’a beaucoup répété, la chanson est devenue un produit de consommation de masse, bravo, mais par voie de conséquence, une affaire de rentabilité. Et il semble bien qu’un niveau raisonnable de qualité ne soit pas ce qu’il y a de plus rentable. L’offre et la demande. Ce serait bien que toutes les cravates soient de bon goût, agréées par les bonzes de l’esthétique. Mais ce n’est pas ce que l’on réclame, ce qui se vend. Et on ne se formalise pas que les gens qui n’ont pas de goût aient le droit de porter des cravates qui leur conviennent. Et on entend rarement quelqu’un déplorer la médiocrité des cravates. Bien sûr, on peut regretter qu’il semble y avoir de plus en plus de gens qui n’ont pas de goût. Pourquoi en serait-il autrement des chansons? Je sais c’est difficile, mais moi j’ai choisi l’indulgence, la tolérance, sans jamais bien sûr glorifier la médiocrité, sans aucune résignation et en tentant par tous les moyens de nuire à l’indigence des textes, des musiques.

Mais, venons-y, il y a heureusement, parmi de nombreux autres moins connus, des artistes comme Souchon, comme Delerm (Et même si un critique du genre que l’on aime a dit que l’un c’était «foule sentimentale», et l’autre, flou sentimental!) Je ressens une correspondance particulière pour ces deux là, beaucoup parce qu’une grande part de leur art se construit autour d’une fascination pour les mots, pour le verbe. Ce n’est bien sûr que le véhicule, et dans leur cas il soutient en plus une expression très personnelle, très forte, un univers attachant. Leur écriture, en plus d’être correcte, ce qui n’est déjà pas banal, est innovatrice, «moderne» comme il est convenu de dire, souvent influencée par le langage des média, les slogans de la publicité. Leurs courts scénarios intimistes, leurs confidences sur les petits riens du quotidien, cadrent merveilleusement avec la façon de les livrer, leur voix, leur musique, la sobriété de leurs interprétations. J’apprécie de plus la très honnête adéquation entre ce qu’ils sont et ce qu’ils font, sans aucune forme de concession.
J’aime beaucoup.

Un ancien correcteur d’épreuves,

Brassens, dit Jo la cédille.