Questions sur deux chansons
       
       
         
         

Emmanuel

      Cher Ami,

Il y a quarante ans, j'avais six ans, et je n'étais fan que d'une seule de tes chansons: Auprès de mon arbre. Absent de l'école pour cause d'oreillons, j'ai eu le bonheur de te serrer la main alors que tu venais visiter mes parents à la maison.

Depuis j'ai grandi et appris nombre de tes chansons.

J'ai mis du temps à comprendre nombre d'entre elles!

Je ne suis pas certain de toutes les avoir comprises à ce jour mais il y en a une que je suis certain de n'avoir pas compris: les deux oncles. Qu'as-tu voulu y dire? Je ne pense pas une seconde que tu aies pu vouloir mettre dans le même sac la barbarie nazie et le camp de ceux qui l'ont combattu.

Et puis une autre question à propos de la chanson «Les chateaux de sable» que tu n'as je crois pas pu enregistrer toi-même.

Je la connais par deux interprètes: Maxime Leforestier, et Valérie Ambroise, mais avec deux mélodies différentes. J'imagine qu'aucune des deux n'est de toi car aucun d'eux ne se serait amusé à refaire une de tes musiques! Laquelle des deux préfères-tu?

Enfin dernier point, ne penses-tu pas qu'il t'aurait été beaucoup plus difficile de percer à notre époque où la diffusion de la production musicale n'obéit plus qu'au marketing des grosses maisons de disques avec à leur botte toute la programmation des radios (fussent-elles «libres» comme certains quotidiens «libérés») et télés qu'à la tienne?

Notre 21e siècle débutant ne regorge-t-il pas de nombreux talents dont les chansons sont véritablement censurées par le matraquage d'un minimum d'entre eux?

Prenons au hasard, Pascal Garry et Michel Valette.

Emmanuel

 

       
         

Georges Brassens

      Emmanuel, bonjour,

Je vous rassure tout de suite: vous avez parfaitement saisi l'essentiel des «Deux oncles» et j'aurais bien aimé que, comme vous, tout le monde comprenne que d'aucune façon l'idée me serait venue de mettre sur un même pied deux attitudes si diamétralement opposées. Le distinguo dans la réaction face à ces comportements est tellement évident, élémentaire, universel, que je ne crois pas que j'aurais pu y trouver matière à chanson.

Comme souvent, j'ai souhaité pousser plus loin, situer ma réflexion à un niveau moins immédiat. C'était en 1964 et tout le monde commémorait les morts de la guerre. Alors j'ai voulu apporter ma petite flamme à moi, en puisant dans mon bagage personnel.

Déjà à l'époque, cette chanson m'avait valu insultes et opprobre et j'ai maintes fois dû m'expliquer. Dans un livre intitulé «Les chansons de notre histoire», André Gauthier me fait l'honneur d'en reproduire le texte à la toute fin d'une liste de près de cent chansons ayant jalonné l'histoire de la France. J'aime bien la première phrase de son florilège: «Le poète de la chanson est un gardien de phare». Et dans son commentaire sur les «Deux oncles», il cite un extrait d'interview que j'ai accordée à l'époque au journal Le Monde, et qui situe bien mon intention:

«C'est une chanson d'amour: Je les avais connus, ces deux types, et je savais qu'ils ne pensaient à rien, ni l'un ni l'autre; je savais qu'ils avaient été entraînés par des courants différents, des courants qui les dépassaient, par une espèce de vent qui les aurait emportés comme des feuilles mortes qu'ils étaient; et puis je les ai plaints».

J'avais donc la conviction qu'à un certain degré ils étaient tous les deux des victimes. Et comme je suis toujours plutôt du côté des victimes, c'est ce que j'ai voulu dire. Est-ce bien nécessaire de signaler que je n'ai pas mis en parallèle collaborateurs et résistants, mais collaboration et épuration. La nuance est de taille et ce dont je parle c'est de tolérance. Mais je n'ai peut-être pas été assez explicite et je n'avais certainement pas anticipé qu'il pourrait y avoir équivoque. Cette chanson a plu à ceux qui ne sont pas fanatiques et j'aurais très bien pu ignorer les autres, mais j'ai été ébranlé quand j'ai reçu une lettre d'une vieille dame qui me dit: «Monsieur, depuis que j'ai écouté votre chanson, je suis parfaitement désespérée. Maintenant, je me demande s'il n'est pas mort pour rien et ce que je fais, moi, sur la terre». Bien sûr, quand on écrit on devrait tenir compte des sensibilités de tous. Mais arriverait-on alors à écrire deux lignes ?

«Les châteaux de sable» est un texte dont je suis assez heureux. J'ai longuement peaufiné ce poème de 78 vers, sans refrains, mais surtout, dans un rare texte où j'évoque l'enfance, la jeunesse, je pense avoir réussi à brosser une esquisse de la vie qui défile, en temps qui passe, de l'essentiel qu'une simple vague peut balayer. Cette chanson, sans musique, était restée dans mes cahiers au moment de ma retraite. C'est mon ami Jean Bertola qui l'a habillée d'une mélodie et l'a enregistrée le premier en 1985, avec onze autres titres inédits, sur un 30 cm intitulé «Le patrimoine de Brassens par Jean Bertola».

C'est cette version qu'a reprise Maxime Le Forestier. S'il y a confusion sur l'attribution de la musique et que Bertola n'en reçoit pas le crédit sur les enregistrements de Le Forestier et lors de diverses citations, c'est qu'une erreur s'est produite (l'oubli d'un astérisque!) dans la réédition du disque de Bertola en C.D.

Valérie Ambroise a enregistré trois de mes inédits: «La guerre», «L'arc-en-ciel d'un quart d'heurex et «Les châteaux de sable». Pour ces trois titres, elle a retenu des musiques de G. Bourgeois. Pour «La guerre», Valérie ignorait sans doute que j'avais moi-même composé une musique, qu'à la même époque Jacques Yvart a retenue pour son interprétation sur l'album «Bonjour la paix».

C'est un phénomène unique, je crois, et que je trouve plutôt cocasse, que près d'une dizaine de mes textes ont été habillés de deux musiques différentes et parfois même trois. («La guerre» a reçu une troisième mélodie, par Éric Zimmermann). Je ne connais pas un texte de Brel, de Ferré, de Béart ou autre qui voguent sur deux airs différents. Quant à ma préférence, je dois avouer que je trouve les deux musiques agréables et tout à fait appropriées et que Valérie et Maxime sont deux artistes que j'apprécie grandement, autant pour les interprétations de mes chansonnettes que pour les autres volets de leur travail. Je suis très sensible à la constance et à l'enthousiasme que tous deux ont maintenus pour diffuser mes chansons avec un très haut niveau de qualité. J'ai trouvé particulièrement attachant l'interprétation de ma chanson «Dans l'eau de la claire fontaine» en arménien par Valérie Ambroise.

La chanson vit une période très particulière. On peut s'émerveiller que cet art dit mineur soit devenu une industrie florissante, colossale, portée par un marketing agressif, au même titre que la lessive ou les pâtes. Mais, on a tôt fait de constater que cet engouement est souvent au détriment de la qualité et de la diversité. Il faut relire le livre que Georges Moustaki écrivait sur le sujet en 1973, «Question à la chanson», et qui reste dramatiquement d'actualité.

Mais un aspect du problème qui ne me semble pas avoir été analysé ni même mentionné est celui des mutations chez les consommateurs de chansons. En schématisant un peu, on peut retenir qu'au temps de ma jeunesse, les plus importants amateurs de chansons et, par voie de conséquence les premiers acheteurs de petits formats puis de disques, étaient les ménagères d'âge moyen et les vedettes étaient en conséquence. A l'époque de mes débuts et de celle de toute une vague de mes collègues, un contexte social faisait en sorte que les consommateurs de chansons, donc de spectacles et de disques, étaient maintenant de jeunes adultes, plutôt intello, type Rive-gauche. Aujourd'hui, à l'évidence, la clientèle est majoritairement très jeune, jusqu'à la nouvelle midinette et ses chevaliers servants, et la production est à l'avenant.

On a souvent dit que la vague yé-yé avait chassé les auteurs-compositeurs interprètes. Mais je ne crois pas que le public de Ferrat ou de Ferré se soit tourné vers Claude François ou Sheila. Qui peut dire quel élément est la cause et lequel est la conséquence. Est-ce le marché qui détermine la clientèle ou la clientèle qui conditionne la production?

Pour ma part, je vous signale que si j'ai connu en 1952 un départ fulgurant, j'ai tout de même mis près de sept ans de galère pour y arriver.

Au plaisir
Brassens