Questions de fans
       
       
         
         

Jean-François GAUDREAULT

      Bonjour monsieur Brassens,

Sur votre dernier cd paru, les Inédits, quelle chanson ne pouvez-vous pas chanter à la demande du public après votre interprétation de p* de toi? Et pourquoi ?

Existe-t-il des versions plus acoustiques des trois titres que vous avez donnés à Marcel Amont?

«Cette fille est trop vilaine il me la faut»: Quelle est la signification exacte?

Que le passa-t-il le 22 septembre?

Bien à vous et MERCI!

Un fan du Québec où nous avons eu la chance de vous voir en septembre 1961.
         
         

Georges Brassens

      Jean-François, Bonjour.

C'était à la Villa d'Este, en décembre 1953. Tout ça est bien loin et je me souviens bien peu de l'incident. Mais en réécoutant l'enregistrement, on entend quelqu'un qui réclame une chanson que j'ai créée cette année-là: «Le vent», qu'il rebaptise «Le Pont des Arts». Mais je ne crois pas que ce soit ce titre que j'hésitais à livrer mais bien «Brave Margot» que, finalement, je me décide à interpréter. Tel que je le mentionne en maugréant, je me suis soudainement souvenu que j'avais promis à un producteur de ne plus chanter cette chanson en France avant je ne sais plus quel événement, gala, émission de radio ou autre. À cette époque, j'en étais encore à apprendre mon métier et il m'arrivait de me laisser imposer des compromissions. Aussi le souvenir de ce récital dans un cabaret, en étroite communion avec le public et même ce banal incident me confortent d'avoir mené ma carrière comme je l'ai fait, à une époque où c'était encore possible.

La chanson devrait être le plus intimiste des arts: un cercle d'amis venu entendre l'un des leurs, habile conteur, dépeindre ses émotions, ses espoirs ou ses déceptions, mais l'industrialisation effrénée de la chanson multiplie les barrières entre l'artiste et l'auditeur devenu consommateur. Salles démesurées, équipements sonores et éclairages sophistiqués, décors recherchés deshumanisent l'artiste. Mais plus grave encore, une nuée d'intervenants, gérants, directeurs artistiques, producteurs, créateurs d'image, programmeurs, analystes de marché et autres entremetteurs étouffent toute spontanéité du créateur. Beaucoup de véritables artistes ne peuvent être que des marginaux du système.

Par ailleurs, je tiens à rectifier ici une incongruité récurrente. Dans le livret accompagnant ce disque on attribue la musique du «Mauvais sujet repenti» et du «Gorille» à E. Météhen. Cette erreur s'est retrouvée une première fois sur un document à l'époque de l'enregistrement, mais il est étonnant qu'on la répète encore aujourd'hui. Retenez que ces musiques sont bien de moi.

C'est précisément à la Villa d'Este, et à cette même époque que je me suis lié d'amitié avec Jean-Pierre Miramont, dit Marcel Amont, jeune chanteur fantaisiste à l'énergie communicative. En 1957, peu de temps avant qu'il ne connaisse un succès colossal avec son «Bleu, Blanc, Blond», je l'ai invité à se produire en première partie de mon tour de chant à l'Olympia.

Il m'accompagna également lors de tournées en province, où nous avions le temps de travailler chacun nos nouvelles chansons, de soupeser le matériel en voie d'élaboration. Je lui ai effectivement offert une chanson, «Le chapeau de Mireille», que j'avais dans mes cahiers depuis quelque temps, mais dont le rythme enlevé ne me convenait pas comme interprète et deux textes pour lesquels je n'avais pas travaillé de musique: «Une petite Ève en trop» et «Le vieux fossile». Il ne tarda pas à produire des mélodies tout à fait appropriées et à intégrer ces chansons à son répertoire. Ces trois titres de l'époque du 45 tours ont depuis été repris sur différents CD florilèges. Aujourd'hui, avec le recul, quand je réécoute «Le vieux fossile», je me dis que cette pantalonnade aurait très bien pu figurer à mon répertoire. Malheureusement, une autre interprétation de Marcel qui m'a fait grand plaisir est plus difficilement repérable. En 1979, il s'offrit le luxe d'enregistrer un 33 tours comportant une douzaine de titres adaptés en béarnais, patois de son enfance. Pour l'occasion, il traduisit mon «Pauvre Martin» et l'accent du terroir retrouvé ajoute à cette complainte un caractère d'authenticité. Le disque comporte également un titre de Gilles Vigneault traduit en béarnais.

Enfin, le 22 septembre n'est rien de plus, dans cette petite chronique romancée, que la date anniversaire d'une rupture, du jour où la belle, sans prévenir, a pris la clef des champs.

La chanson «Don Juan», l'une des dernières que j'ai enregistrées, m'est très chère. Je pense avoir réussi à y évoquer plusieurs des valeurs auxquelles je crois, mais, selon une formule que j'ai toujours cultivée, par joyeuses allégories interposées.

L'essentiel de mon propos est d'exprimer mon estime à tous ces braves gens qui, modestement, dans l'ombre, choisissent l'option généreuse, altruiste, même et surtout si cela les amène à suivre une autre route que celle des «bien pensants». Et pour bien illustrer ma proposition, j'en profite pour lever mon chapeau à divers personnages de mon petit théâtre coutumier, en me permettant pour chacun, au passage, un clin d'œil au deuxième degré.

Si j'ai souvent mis la maréchaussée au pilori, c'est bien sûr l'institution et ses travers que je blâmais et non pas chacun de ses représentants chez qui, hélas, il arrive que l'on rencontre de braves types. Mais qui plus est, ce rectificatif a été fait à la demande expresse de ma vieille maman. Ayant nécessité une transfusion sanguine, c'est un policier qui se présenta pour lui offrir le sang compatible. Ma brave mère, qui jamais ne se mêla de mes chansons, décréta avec autorité qu'elle me défendait dorénavant de dire le moindre mal des gendarmes, maintenant que le sang de l'un d'eux coulait dans les veines d'un membre de notre famille.

Les chats de Léautaud ne sont pas les premiers chats venus. Ils seraient plutôt les derniers puisque «ce chrétien détestable» se faisait un devoir de recueillir les félins abandonnés, estropiés, malades. Bref, les laissés-pour-compte. Et Léautaud n'apparaît pas inopinément dans cet apologue puisque sa vie et son œuvre furent marqués par un père cavaleur, «Don Juan», et une mère, partenaire occasionnelle, qui l'abandonna trois jours après sa naissance. J'ai emprunté à La Fontaine son «Haro sur le baudet» qui représente bien le réflexe d'hostilité de la masse contre le petit, le sans grade, victime toute désignée, sans défense et le plus souvent innocente.

J'ai voulu réhabiliter aussi le curé en glorifiant celui-là qui osa aller à contre courant de la St-Barthélémy, prototype d'un mouvement d'intolérance aveugle.

Puis j'ai trouvé des valeurs de rachat au soldat et même à l'automobiliste à qui je m'étais rarement intéressé. Enfin, moi qu'on a si souvent taxé de misogynie, (et pour certaines cette chanson n'a rien arrangé), j'ai voulu, une fois de plus célébrer et auréoler la femme, si anonyme, si modeste soit elle. Encore une fois j'ai voulu signaler (en deux vers, faut le faire!) que même dessous le gros habit de bure de la bonne soeur bat un cœur de femme où s'entremêlent élans affectifs et élans charnels.

L'air de badiner, j'ai donc passé en revue diverses valeurs qui me sont chères: le respect et l'ouverture vers l'autre, la valorisation de l'anonyme, du courageux modeste, la célébration de la femme, l'apologie de l'esprit libertaire, la dénonciation des préjugés et même l'estime des animaux, et pas seulement de ceux dont on profite. Pour beaucoup, le dernier couplet résume à merveille ce que je veux bien qu'ils désignent comme étant ma petite philosophie personnelle:

«Gloire à qui n'ayant pas d'idéal sacro-saint
se borne à ne pas trop emmerder son voisin!»

Mais tout ça aurait pu être bien sévère et j'ai dédramatiser chacune de ses petites paraboles en mettant en scène, mais à contre-emploi, un personnage illustre de la littérature: Don Juan. Et même ce jouisseur forcené, égoïste, polarisé sur les plaisirs terrestres, je me suis plu à l'imaginer soudainement pris de compassion pour ses partenaires, à lui déceler une facette généreuse, compatissante, même au-delà de la norme.

Par contre, connaissant bien la pudeur du macho moyen à témoigner de ses émotions, je lui ai attribué cette boutade sexiste que je lui fais répéter comme une excuse: «Cette fille est trop vilaine, il me la faut», comme pour lui permettre de dissimuler sa sensibilité, lui donner l'impression qu'il ne ternissait pas son aura de mâle dominant en étant généreux.

Je rappelle que je dois cet assertion à Léon Frapié qui écrivait dans «La maternelle»: «Il est trop vilain, cet avorton: il faut que je l'embrasse».

J'ai eu beaucoup de bonheur à écrire cette chanson, en espérant qu'elle nuise à la bêtise, à la médiocrité.

G. B.