Que de questions!
       
       
         
         

Jean-Pascal Morin

      J'en aurais mille à vous poser. Vous demander votre avis sur une femme, votre avis sur la mondialisation, sur la place du français dans le monde..... Il faut choisir et je n'en poserai qu'une. Dans vos textes, on voit souvent poindre des positions anti-cléricales, anti-gouvernementales, anti-ordre-établi. Quel est donc votre point de vue sur l'anarchisme? Si cela ne vous répugne pas trop d'y répondre.

Jean-Pascal Morin

 

       

 

       

Georges Brassens

      Monsieur Morin, bonjour.

C'est injuste et c'est désobligeant que cette noble idéologie porte (presque) le même nom que la répréhensible chienli. La male peste soit de cette homonymie. Malheureusement le mot qui la désigne le dispute à l'exécrable, à l'odieux. Bref, l'anarchisme n'a rien à voir avec l'anarchie.

Le journal Le Libertaire (auquel j'ai collaboré au temps de ma jeunesse) affichait fièrement comme devise: «L'anarchie est la plus haute expression de l'ordre». Pour ma part, je me plais à répéter que je suis tellement anarchiste que je traverse toujours la rue entre les clous pour ne pas avoir affaire à la maréchaussée.

Ceci étant dit, si de refuser et de dénoncer toutes les dominations, les asservissements à tous les degrés, les compromissions, les injustices et les institutions qui les ont érigés en systèmes, c'est être anarchiste, hé bien j'en suis. Je considère même que si, jusqu'à l'âge de trente ans on n'a pas un esprit anarchiste, c'est qu'on est inconscient. Si on l'a encore après trente ans, c'est qu'on est un idéaliste. L'été de la Saint-Martin n'est pas loin du temps des cerises.

Le premier mari de ma chère maman est mort à la guerre, ce qui a forcément marqué le reste de sa vie et, ce fait m'ayant fortement impressionné dans mon enfance, a coloré la mienne. Pour ma part, à 22 ans, donc au moment de commencer ma vie d'adulte, requis de force par le S.T.O., le Service du Travail Obligatoire, des gens en uniforme dont je ne comprenais pas la langue, sans s'inquiéter de savoir qui allait nourrir mes chats, m'ont mené de force dans un pays étranger et ont décidé de ma vie, de mon quotidien. Contraint de travailler en usine, j'étais cantonné pour le reste du temps dans des barraques sommaires. Pour une année? Pour dix ans? Pour le reste de ma vie? Je ne le savais pas. On deviendrait anarchiste à moins.

Aussi, après la Libération, ayant lu les penseurs anarchistes, caractérisés par un sens aigu de l'humain, et ayant fréquenté les anarchistes actifs à Paris, j'y ai découvert et j'ai pu nommer des convictions que je portais déjà en moi: la liberté avant tout (et pour tous), ni dieu ni maître. Je ne suis pas doué pour expliquer toutes les nuances de ces idéologies, je suis un anarchiste instinctif. J'ai une sorte d'attachement viscéral à la liberté, et une rage profonde quand des hommes, le plus souvent par cupidité, veulent imposer quelque chose à d'autres hommes. Et malheureusement ces attitudes se retrouvent invariablement au coeur des grands secteurs de l'activité humaine: la politique, son corollaire la guerre, et ses bras exécutifs les forces de l'ordre et la justice, puis, étrangement, les religions.

Un aparté: bien que je n'observe la politique que de très loin, je m'étonne que l'on ne mette jamais en relief à quel point en France, pays démocratique et républicain, un nombre effarant de politiciens, de toutes allégeances et à tous les niveaux, se font prendre la main dans le sac, eux à qui on avait fait l'honneur d'accorder notre confiance. Et j'aime mieux ne pas penser au pourcentage de ceux qui, un peu moins abrutis, ont réussi à ne pas se faire prendre.

J'ai réussi à ne pas perdre ma foi en l'homme et mes convictions anarchistes sont restées intactes. Je suis heureux que, sur le boulevard du temps qui passe, le cessez-le-feu m'a permis, tout au long de mes chansonnettes, d'exprimer avec sérénité et même ironie mes convictions sur les valeurs établies, dans divers domaines de réflexion. Et, avez-vous remarqué, dans plus de deux cents chansons, je n'ai jamais haussé le ton, contrairement à quelques-uns de mes collègues, dont je n'admire pas moins pour autant la façon. Je pense bien avoir été plus efficace, plus utile, en tentant, anar bon enfant, de livrer un appel à la générosité, à l'ouverture, à la tolérance, qu'en montant aux barricades en brandissant l'étendard noir(1). Et comme au temps où j'étalais mes révoltes de jeunesse dans des chroniques parfois outrancières dans Le Libertaire, je signe:

Jo la cédille

(1) Y a-t-il encore quelqu'un qui se souvient que j'ai jadis signé la musique d'un film au titre évocateur: «L'étendard noir flotte sur la marmite»?