Que c'est bête...
       
       
         
         

Paul

      Monsieur le Croque-notes,

Vous avez dit: «que c'est bête, un poète». Alors, je ne vous donne pas à évaluer le niveau mental d'un admirateur! C'est bête de demander cela. C'est bête de poser des questions autobiographiques. Mais je vais le faire. Parce que vous nous avez vraiment trop foutu les jetons à mes fils et moi. On a eu les jetons rétrospectifs, mes fils et moi, pour vous. Parce qu'on aime profondément le petit cheval blanc, pauvre Martin, Lèche-Cocu, Corne d'Aurochs, Gastibelza... et vous.

Voici donc que, dans ENTRE LA RUE DIDOT ET LA RUE DE VANVES, vous nous racontez que, fraîchement arrivé de votre Languedoc, vous avez, dans un geste que vous qualifiez vous-même de revanchard, mis la patte au cul d'une Gretchen digne d'aspirer à jouer les Venus chez les Hottentots. Cette dernière, furax, demande à ses sbires d'aller vous régler votre compte. Ceux-ci se présentent dare-dare chez vous, alors que vous vous usez les phalanges sur un chouette accord du père Django. Amateurs de musique, de guitare, et de vous, comme mes fils et moi, les tristes sires en noir manteau vous auditionnent un moment, puis s'en vont sans finir leur boulot, en sifflant pour le quartier un mélange rapsodique de Lily Marlène et d'Haili-Hailo.

Vous vous félicitez alors, et en cela je vous approuve totalement (mais c'est un aparté), que ces tutélaires personnages n'aient pas eu de la musique la même opinion que Malraux, sinon en ce moment même, sur ces planches, poussant une autre goualante, il y aurait à votre place un autre cabot. Observez que je ne trahis pas les arcanes de votre pensée. Et c'est justement ici que mes fils et moi, on commence à litteralement crever de trouille.

Car il y a quelque chose qui fait terriblement vrai dans tout cela, Monsieur le Croque-notes. Est-ce que ça ne serait pas par hasard vraiment arrivé? Si oui, mes fils et moi n'avons qu'un mot: quand même, la vie et la mort, que c'est bête!

Paul Laurendeau

 

       

 

       

Georges Brassens

      Chers Messieurs Laurendeau et fils, bonjour.

Votre lettre m'a fait grandement plaisir et ce, à divers titres. Avant de répondre à vos interrogations, permettez-moi à mon tour quelques apartés.

D'abord j'ai été ému de votre compassion que j'ai ressentie comme émanant de véritables amis.

Puis j'ai été touché à l'idée que mes chansonnettes puissent être un élément qui rallie deux générations, qui rapproche un père et ses fils.

Enfin j'ai été flatté que la narration de cette anecdote vous soit parue «terriblement vraie». N'est-ce pas le plus grand mérite d'une oeuvre que d'être crédible au point d'émouvoir autant que la vie?

Et là, je suis déchiré entre confirmer vos angoisses ou vous décevoir. Mais, entre amis, je vous dois avant tout la vérité, dût-elle vous chagriner.

À l'occasion de cette narration, vous soulevez l'éternelle question de la part d'autobiographie dans une oeuvre écrite, part qui peut concerner la globalité mais à des degrés divers, ou qui, évidemment, peut ne concerner que certains aspects ou certains détails de l'oeuvre.

En ce qui me concerne, je juge essentiel de confirmer que l'ensemble de mon oeuvre correspond profondément à ce que je suis, à mes préoccupations, à ma pensée, à ce qu'il faut bien appeler une philosophie de la vie. J'aurais été incapable de faire autrement.

Par exemple, même sachant qu'elle pourrait plaire, que je serais en mesure d'aligner les mots justes, j'aurais été incapable de fabriquer une chanson pour vanter les charmes du voyage, pour glorifier l'aventure en pays lointains. Pour la simple raison que cela ne me correspond pas, que je déteste les voyages.

Par contre, lorsqu'on prétend intéresser, charmer, émouvoir, il faut évidemment accepter parfois de «rehausser un peu la vérité». Ce sont les retouches à un roman d'amour de quatre sous. Je ne m'en suis jamais caché et m'en suis même confessé à diverses reprises.

Tiens, autre aparté, un exemple amusant me vient à l'esprit. J'ai fait une chanson, «Le 22 septembre» où je raconte qu'il s'agit là d'une date importante, mémorable. Au fil de diverses traductions, pour de simples raisons de rimes et de contraintes de nombre de pieds dans les vers, le 22 septembre est devenu le 17 septembre en anglais, le 21 mars en castillan, le mois d'octobre en italien.

Mon Auvergnat, mot qui n'existe pas en tchécoslovaque, ou qui ne dit rien à un Anglais, est devenu tour à tour un paysan, un berger, un moissonneur ou autre. Je ne crois pas qu'il y ait eu trahison.

Enfin, lorsqu'on fait métier de livrer périodiquement une nouvelle récolte de chansons, il faut bien varier les thèmes, maintenir l'intérêt, quitte à inventer un peu. J'ai même dû à plusieurs reprises m'en expliquer en rappelant que tout ça n'est qu'histoire de chansons.

Ma mi', ne prenez pas ma complainte au tragique,
Les raisons qui, ce soir, m'ont rendu nostalgique,
Sont les moins nobles des raisons,
Et j'aurais sans nul doute enterré cette histoire
Si, pour renouveler un peu mon répertoire
Je n'avais besoin de chansons.

Ainsi, après la «Supplique pour être enterré à la plage de Sète», j'ai vraiment dû plaider auprès des copains qui se proposaient de m'y édifier une tombe en forme de château de sable, sous un pin parasol.

Plusieurs de mes chansons sont à l'évidence autobiographiques. Et ce ne sont pas toujours celles que l'on croit. J'aime à signaler, entre autres, «Les quatre bacheliers», qui est un véritable témoignage de gratitude à mon père, et «La princesse et le Croque-notes», un précieux souvenir de jeunesse.

Mais venons en aux faits qui vous préoccupent. J'espère vous rassurer plus que vous décevoir en vous confirmant que l'incident n'a pas vraiment eu lieu. Cet incident banal, courant, je me le suis approprié et je l'ai intégré dans mon univers, à une époque et en un lieu précis où il aurait très bien pu être plausible.

Je me le suis approprié vraisemblablement par bravade parce qu'en fait, il n'aurait pas vraiment pu se produire. Pour la raison toute simple qu'avec les femmes, j'ai toujours été d'abord très respectueux, et même plutôt réservé, voire un peu timide. C'est sûrement par compensation que dans plusieurs chansons je me suis dépeint comme un satyre, un vieux Priape. Tellement, que j'ai dû faire le point dans une chanson tardive, «Le pince-fesses», peu connue parce que je n'ai pas eu le temps d'en faire la musique. (Mais mon ami Éric Zimmermann l'a très bien faite et chantée à ma place.)

Pour deux ou trois chansons, lesquell's je le confesse
sont discutables sous le rapport du bon goût,
J'ai la réputation d'un sacré pince-fesses
Mais c'est une légende, et j'en souffre beaucoup.

Refrain

Les fesses, ça me plaît, je n'crains pas de le dire,
Sur l'herbe tendre j'aime à les faire bondir.
Dans certains cas, je vais jusqu'à les botter mais
Dieu m'est témoin que je ne les pince jamais.

Comme vous le voyez, on peut même considérer que j'avais répondu à votre question. Alors, j'espère ne pas avoir désacralisé cette chanson et que son écoute s'en trouvera même pour vous enrichie d'une dimension nouvelle. Dites-vous simplement que, comme c'est souvent le cas, l'artiste reprend à son compte, idéalement avec sensibilité et talent, des émotions vécues par un proche, un ami, des émotions qui auraient pu être les vôtres.

Au plaisir,
         
         

Paul

      Merci, Croque-notes. Et comme disait justement la princesse: «...j'dirai rien a personne!».

Paul Laurendeau