Quand?
       
       
         
         

G.

      Salut,

J'aimerais savoir quand Georges a découvert qu'il était ce monument nommé Brassens?

G

 

       

 

       

Georges Brassens

      Monsieur Tremblay, bonjour,

Je vois très bien le sens de votre question, mais vous vous doutez qu’à aucun moment je n’ai considéré que le terme de «monument» ne pouvait s’appliquer à ma personne ou à mon oeuvre.

Peut-être parce que, quand j’étais étudiant au collège de Sète, mon prof de lettres, Alphonse Bonnafé, utilisait cette métaphore pour exprimer son respect pour l’ampleur du génie de Victor Hugo. C’est vous dire que d’aucune façon l’idée me serait venue de me hisser sur le même podium que le vieux maître.

Enfin, vous savez, lorsqu’on s’ouvre une boîte de sardine à l’huile sur le coin de la table de cuisine ou encore quand on est contrarié par un mal de dent ou pire par une crise de coliques néphrétiques, il est très facile de se satisfaire d’être un artisan appliqué et apprécié.

Mais je dois bien avouer que dans ma jeunesse, entre autres à l’époque où, avec mon ami Corne d’Aurochs, nous projetions le lancement du journal «Le cri des gueux», nous nous étions convaincus que nous avions du génie et que l’humanité allait bientôt retenir nos noms. Mais nous avons vite réalisé que la conviction que nous avions de notre supériorité ne valait que pour nous. C’est à la même période que j’ambitionnais de prendre rang parmi les plus grands poètes. Heureusement, je me bientôt persuadé qu’une bonne chanson valait mieux qu’un poème médiocre.

Et j’ai eu raison de penser que mes chansons étaient valables et trouveraient un jour leur public. Une première confirmation m’est venue au cabaret de Patachou le 24 janvier 1952. Après avoir subi, depuis quelques années, l’indifférence des fêtards et convives dans différents cabarets connus et méconnus de l’époque, dont le Caveau de la République, l’Écluse et le Tabou, des amis me persuadèrent de tenter à nouveau ma chance. Et ce fut le déclic.

Patachou, déjà grande vedette à l’époque, programma mon audition en fin de soirée, après la fermeture, invitant les clients attardés à demeurer s’ils le souhaitaient et s’attablant avec tout le personnel de la boîte pour le souper. Je m’attendais à livrer trois chansons et à encaisser la rebuffade habituelle. Mais, il m’a vite semblé que l’écoute était favorable, cordiale. Et à la fin de chaque chanson, Patachou me demandait si j’en avais une autre. Si bien que j’ai débité tout mon répertoire et, pour la première fois, devant un auditoire attentif, réceptif. Je compris que cette rencontre était pour moi une étape charnière. Celle que, pour sa rigueur, je devais plus tard surnommer, avec une pointe d’affection, «La Tiranette», m’engagea sur le champ pour le lendemain et m’annonça qu’elle prenait quelques unes de mes chansons à son répertoire. Mais surtout, d’une générosité rare, considérant que mon potentiel était d’un autre calibre, elle invita un concurrent, Jacques Cannetti, à venir m’écouter, lui qui était à la fois le patron de la plus importante boîte de l’époque, «Les Trois Baudets», et directeur artistique chez Philips.

Et j’ai été très heureux de débuter aux Trois Baudets, en première partie d’un jeune artiste dont on peut aujourd’hui admirer la longévité de carrière tout autant que le talent: Henri Salvador!

Puis, accroché à cette locomotive qu’était Canetti, ma carrière prit si rapidement une accélération fulgurante, entre récitals, tournées et disques, que je ne me rendais pas bien compte. Jusqu’à ce que la société Philips m’informe qu’elle avait dû acquérir une presse supplémentaire exclusivement pour la production de mes disques, dont la demande retardait la livraison des disques des autres artistes de la maison. On s’étonnait également que les ventes pour mes premiers 25 cm demeurent aussi fortes que pour le disque nouvellement lancé, ce qui était inusité dans l’univers de la chanson. Ce sont ces divers éléments qui me permirent, sans que je m’y attarde trop, de constater que mes chansons trouveraient toujours un public. Mais je n’ai jamais perdu de vue cette réflexion de Labiche: «Au cimetière de la gloire, il n’y a pas de concession à perpétuité ».

Brassens