Qualité de la langue écrite
       
       
         
         

Denis Dumont

      Cher Georges,

À titre d'ancien professeur de français, je tiens à te féliciter pour la rigueur et la justesse de tes textes. Je les ai d'ailleurs souvent «exploités» en classe, et plusieurs de mes anciens élèves te connaissent grâce à mon enseignement.

Une petite chose me «chicote» pourtant. Dans une de tes chansons, intitulée Quatre-vingt-quinze pour cent, il y a une erreur de syntaxe qui a toujours choqué mes oreilles. Tu emploies un verbe à l'indicatif alors qu'il faudrait employer un subjonctif. On perçoit bien l'indicatif avec la liaison que tu fais. Voici l'extrait erroné, suivi de la correction:

...C'est à seule fin que son partenaire
Se croit un amant extraordinaire...
Correction:
...C'est à seule fin que son partenaire
Se croie un amant extraordinaire...

Qu'as-tu à dire pour ta défense?

Sans rancune.

Denis Dumont
         
         

Georges Brassens

      Cher Monsieur, bonjour,

Je suis toujours heureux lorsqu'un enseignant me dit qu'il utilise mes textes dans le cadre de ses cours. Et en pensant à ces étudiants qui se feraient gronder s'ils n'apprenaient pas bien mes chansons, je me souviens avec amusement que, dans les années 1950 et 1960, un élève était sévèrement réprimandé s'il avait l'audace de fredonner distraitement l'une de mes chansonnettes dans la cour d'école.

Par ailleurs, quant à votre remarque grammaticale, vous avez parfaitement raison et je reconnais votre perspicacité. Par contre, si j'ai chanté cette faute, vous pourrez vérifier dans l'une ou l'autre de mes anthologies que je ne l'ai jamais écrite et que, dans le texte, le verbe est bel et bien conjugué au subjonctif.

Mon excuse en est donc une de consonance. Si la grammaire a ses règles, la chanson, véhicule populaire s'il en est, a également les siennes qui, traditionnellement, sont moins inflexibles. Tout simplement, il ne serait pas harmonieux, il serait moins coulant, de chanter «il se croie un amant extraordinaire». Ce genre de licence grammaticale est fréquent dans la chanson et particulièrement répandu dans la chanson traditionnelle anonyme. On m'a souvent reproché également d'avoir chanté «La première fille qu'on a pris, dans ses bras».

C'est pour ce même objectif de consonance harmonieuse que je me suis souvent permis de modifier les vers des poètes que j'ai mis en musique. Si la version originelle était irréprochable en tant que texte écrit, le caractère fluide que commande un texte chanté m'a poussé à oser ces rajustements. C'est ainsi, par exemple, que ...

dans «Le petit cheval» de Paul Fort,
«c'est alors qu'il était content, eux derrière et lui devant»
est devenu
«c'est ainsi qu'il était content, tous derrière et lui devant»,

dans «Il n'y a pas d'amour heureux» de Louis Aragon,
«Et quand il croit serrer son bonheur il le broie»
est devenu
«Et quand il veut serrer son bonheur il le broie»,

dans Gastibelza, de Victor Hugo,
«A tout vendu, sa beauté de colombe, Et son amour»
est devenu
«...Tout son amour »,

dans «Colombine», de Paul Fort,
«ses yeux luisant sous son masque,
est devenu
«Les yeux luisants sous le masque»,

dans «Les oiseaux de passage » de Jean Richepin,
«n'avoir aucun besoin de baisers sur les lèvres»
est devenu
«Ils n'ont aucun besoin de baisers sur les lèvres»,
et ainsi de suite.

La nuance est souvent très faible, mais j'étais tout bonnement plus à l'aise de chanter la version modifiée.

Pour ce qui est d'erreurs grammaticales, on m'a davantage reproché «c'est Psyché tout entière, qui vous sautait aux yeux», alléguant que «c'est» ne devrait pas être au présent, «sautait» étant à l'imparfait dans la même phrase. Mais on ne m'a pas convaincu. Dans «Rien à jeter» on me reproche «...j'ose pas donner tout son corps». J'aurais dû dire «je n'ose pas...»

J'accepte tous ces commentaires, et j'apprécie qu'on s'attarde avec une telle attention à mes textes, mais je ne peux m'empêcher de penser à celui qui disait que les ornithologues en savent beaucoup plus sur les oiseaux que les oiseaux eux-mêmes, mais que jamais on a vu un ornithologue voler.

Au plaisir,

BRASSENS