Aurélien
écrit à

   


Georges Brassens

   


Punk
 

    Que pensez-vous du mouvement punk? Avez-vous entendu parler du groupe Brassen's Not Dead? Si oui, qu'en pensez-vous et si non, que vous inspire le fait d'être repris par des punks?

Aurélien

Salut Aurélien,

La culture propre à chacun est profondément viscérale. On ne s’étonne pas que, dans une moitié d’un même pays, on cuisine au beurre, alors que dans l’autre on ne conçoit pas de cuisiner autrement qu’à l’huile. Que chez ce même peuple, selon que l’on soit au sud ou au nord, un bon repas commande un bon vin ou se doit d’être arrosé d’une incontournable bière. On peut s’intéresser un long moment à une musique orientale, mais on a peine à concevoir qu’une telle musique accompagne le quotidien de plus d’un milliard d’êtres humains. On dira simplement que l’on n’a pas l’oreille faite à ça.

Vous aurez compris, Aurélien, que tout ce préambule a pour but de m’excuser de ne pas être très réceptif à certaines formes de musique, dont celle de ce microcosme marginal que vous nommez punk. Il est évident que nous sommes tous tributaires, au-delà de l’hérédité, du contexte dans lequel nous avons grandi, par lequel nos goûts, nos affinités et je dirais même certaines composantes de notre physiologie (l’oreille, l’œil, les papilles) se sont développées, se sont formées. Ainsi, de toute évidence, la sonorité de la guitare électrique plaît à beaucoup, alors que pour d’autres, les sons qui en sortent sont déplaisants. Je dois donc vous avouer que, s’il  suscite, à l’occasion, ma curiosité, je n’apprécie pas particulièrement cet univers musical.

Par ailleurs, grâce à cette diablerie de Dialogus et aux nombreux correspondants qui, comme vous, m’informent de l’actualité de votre époque, je suis généralement au fait de tout ce qui est susceptible de m’intéresser dans l’univers en évolution de la musique, de la chanson.

Je suis d’autant plus à mon aise pour admettre que le CD « Brassens not dead » n’est pas ma tasse de thé que, dans un bel élan d’autodérision, ce groupe a choisi d’illustrer le livret qui accompagne leur disque d’une caricature de Wolinski présentant un personnage qui déclare: «J’ai entendu chanter Irwin, (le soliste du groupe) j’ai eu peur, j’ai cru que c’était ma chasse d’eau qui fuyait!» Si ce CD ne deviendra pas mon disque de chevet, je peux vous assurer que, passé le choc de la surprise, j’y ai trouvé divers éléments d’intérêt. Je suis bien forcé d’admettre que jamais aucun de mes très nombreux interprètes n’a livré mes textes avec une telle énergie, une telle force de conviction. J’ai moi-même redécouvert la vigueur de mon pamphlet «Mourir pour des idées», livré ici avec la  saine agressivité d’une conviction profonde que ma nature propre m’incitait à atténuer.

En écoutant la mouture nouvelle de «Brave Margot», dont la première partie, avant de tourner au capharnaüm sonore, est baignée d’un charme bucolique, avec accompagnement de clochettes et bêlements des moutons de Margoton, je me plais à imaginer que ces artistes seraient tout à fait capables et possiblement tentés de livrer de mes chansonnettes des versions qui leur seraient personnelles mais, disons, plus traditionnelles. Après tout, ils ont dû, à la base, être séduits par mes interprétations originelles.

Si je doute que ces adaptations très particulières séduisent mes adeptes habituels, il paraît évident que ceux qui sont susceptibles de s’intéresser à ces «relectures» -comme disent vos contemporains- n’étaient pas des familiers de mes ritournelles, et donc «Brassens not dead» risque de faire découvrir mon travail à un nouveau public, autrement improbable. Peut-être s’attarderont-ils à mes petites réflexions.

Enfin, en créativité, j’ai toujours apprécié l’imprévisible. Aussi j’ai bien aimé qu’en introduction le présentateur me rende un bref hommage sur la musique de «L’entrée des gladiateurs», avec une orchestration traditionnelle. Quant à ma photo, en couverture du boîtier, avec multiples «piercings» et cheveux en pointes gominées, ma maman n’aurait pas apprécié, j’en ai bien peur!

Nul ne peut plaire à tout le monde tout le temps. Mais c’est bien de tenter de plaire à quelques-uns quelquefois.

Brassens