Pourquoi les morts sont si bavards?
       
       
         
         

Paul

      M. Brassens,

Dites-moi, pourquoi les morts sont-ils si bavards? Pourquoi, à la lecture de nombre d'autobiographies, les morts conseillent-ils sans cesse l'être vivant?

Merci M. Brassens, de prendre soin de répondre à mon intrigue.

Bien à vous,

Paul, adepte des bibliothèques autobiographiques.

 

       

 

       

Georges Brassens

      Monsieur Paul, bonjour,

Du temps que je faisais métier d'artiste de variété, où ma seule prétention était de proposer des chansons qui soient bien faites, plusieurs en rigoleront, mais je m'imposais tout de même un rigoureux devoir de retenue. Bien sûr, j'ai souhaité dire les choses que je jugeais importantes. Mais quoi qu'on en pense, j'ai toujours tenté de le faire avec une certaine délicatesse, soucieux de ne blesser personne. Mais je n'allais pas me priver, par exemple, de signaler que toute guerre est une absurdité, même si cela contrariait quelque petit caporal.

Même si je suis de ceux qui n'ont jamais été conditionnés par les modes, les ambitions d'une maison de production, les chiffres de vente, il demeure que maintenant que j'ai pris la clé des cieux, que j'ai renoncé à mettre en vers mes gaudrioles, je suis heureux de pouvoir dialoguer avec ceux qui apprécient mon travail et je me sens plus libre d'exprimer pour ce cercle d'amis élargi les réflexions que je développais jadis en privé.

Pour ce qui est des autres, je présume que pour eux aussi, les loisirs et le recul acquis par une retraite de la vie active les incitent à davantage s'exprimer, les rendent plus bavards.

Quant à conseiller qui que ce soit, c'est un exercice auquel je me suis toujours refusé. La poésie, l'écriture peuvent permettre de réfléchir tout haut, exprimer un point de vue. Conseiller, tenter de l'imposer, je ne m'en suis jamais reconnu le droit. Depuis que je commence à faire de vieux os, avide de conseil, souvent un jouvenceau me demande la marche à suivre et s'il est bon d'aller par-ci, par-là, scrupuleux je réponds : «Crosse en l'air ou bien fleur au fusil, c'est à toi d'en décider, choisis !» 

Au plaisir,

Georges Brassens