Pour lui faire un grand plaisir
       
       
         
         

P.A. Croisetiere

      Bonjour M. Brassens,

À mon grand regret, je ne vous connais pas beaucoup mais vous me semblez homme de coeur à lire quelques réponses données avec beaucoup de détails et de plaisir évident.

Mon fils Éric est un de vos nouveaux fans. Il n'a que 26 ans et vous a découvert je ne sais trop comment, mais soyez assuré qu'il a pour vous une admiration sans borne. Nous lui avons offert à son dernier anniversaire, votre dernier coffret de 13 cd contenant les inédits. Il nous affirme n'avoir jamais reçu cadeau aussi précieux et apprécié.

L'objet de mon message est que j'apprécierais beaucoup que vous lui fassiez vous-même découvrir la façon de se rapprocher de vous par l'entremise du site qui vous héberge.

Je suis persuadé que vous trouverez un moyen original. Je vous en remercie infiniment à l'avance et probablement que nous aurons l'occasion de nous serrer la pince un de ces jours, lorsque j'irai vous rejoindre.

L'adresse de mon fils est: lepisoste[at]hotmail.com

Son nom est: Eric Croisetiere

 

       

 

       

Georges Brassens

      Monsieur Éric Croisetière, bonjour

Un que je présume admirateur, mais sans pitié pour ma modestie, inscrit quelque part sur Internet: «Un amoureux de Brassens de plus ça fait possiblement un con de moins sur la terre».

Je suis heureux que vous en soyez!

Une dimension marginale de mon travail, mais qui m'a toujours fait grand plaisir, a été de constater que mes chansonnettes pouvaient à l'occasion servir de lien entre les générations. Il arrive que la communication entre un père et son fils soit entravée d'une pudique gaucherie, que le ravin des générations, entre autres au plan des intérêts culturels, distancie deux hommes que tout aurait dû rapprocher. J'ai moi-même vécu le phénomène avec mon père, le vieil ours. Mon paternel, brave vieux, me plaisait beaucoup, était tout à fait à mon goût. Il n'y eut pas entre nous de tendresse ou de mots doux. Pourtant on s'aimait, bien qu'on ne se l'avouât pas. Des champs d'intérêts différents auraient pu nous éloigner. Mais j'ai très tôt découvert que la musique, les chansons, pouvaient rassembler, solidariser. Plus tard, si ma chère maman a vertement réprouvé les propos de mes chansons autant pour la forme que pour le fond, au point que la honte de cette brave catholique l'a toujours empêchée d'assister à un des mes récitals, mon papa, vieil anar dans l'âme, se réjouissait en silence que son fils soit devenu le porte-étendard patenté de valeurs qu'il portait en lui, sans jamais les avoir nommées.

Puis j'ai constaté que pour beaucoup mes chansons recelaient cette vertu. Des pères, principalement de ma génération, utilisaient mes disques sous couvert de divertissement anodin et guilleret pour communiquer leurs préoccupations, leurs valeurs, évitant ainsi toute manifestation apparente de prosélytisme. Des fils, considérant parfois ceux des générations précédentes comme des vieux confinés dans leurs idées basses, ont pu se réjouir de constater que leur paternel à eux avait eu et conservait l'ouverture d'esprit du rebelle, de l'anar bon enfant.

Et votre cheminement ajoute un chapitre à ma satisfaction d'artisan appliqué. Votre papa aurait pu être de cette première génération, initié de la première vague d'enthousiastes et qui aurait laissé traîner mes musiques tout au long de votre adolescence. Mais, se consacrant à d'autresÍ activités, c'est vous aujourd'hui qui, m'a-t-il semblé, soulevez son attendrissement et sa fascination par l'attention que vous me portez. Il arrive souvent que ce sont les fils qui aident les pères à grandir: je le sens tout disponible.

Je suis heureux que mon travail vous plaise et je vous souhaite que, comme pour beaucoup, mes chansonnettes soient, dans un premier temps, un divertissement bien sûr, mais aussi une succession de portes ouvertes. Selon vos affinités propres, ces portes pourront vous donner accès à des univers infinis. D'abord ceux de la musique, de la poésie, de la chanson. Mais surtout ceux de l'émerveillement, de la passion, de la fraternité et la tolérance, de la justice et la compassion, bref de l'amour et de la vie. Saluez votre papa pour moi et, à l'occasion n'hésitez pas à m'écrire.

Georges Brassens