Morgane
écrit à

   


Georges Brassens

   


Pour les cons
 

    Quand on est con, on est con!

Pourquoi cette chanson?

Morgane

Bonjour Morgane.

Votre bien brève question mérite pourtant une réponse à plusieurs volets. En effet, je suis d’abord tenté de dire: «Pourquoi une chanson», puis, dans un deuxième temps, pourquoi moi, Brassens, j’ai consacré (je dirais presque sacrifié, si je n’y avais pas trouvé tant de plaisir!) ma vie à la chanson.

Je n’ai pas à vous dire l’importance que j’accorde à la chanson. Une chanson, c’est une main tendue, le coeur ouvert, c’est un sourire offert. Mon ami Guy Béart disait avec justesse: «Une chanson, c’est un passe-partout pour entrer dans le coeur des gens». Se présentant d’abord comme un divertissement léger, une chansonnette peut éventuellement permettre de partager des émotions, des valeurs, de proposer des réflexions. Je ne parle pas de «chansons à message»: aujourd’hui, les chansons à message sont celles qui sont faites pour vendre de la lessive.

Par ailleurs, la chanson est le seul art qui est un art de vivre, et qui de plus, pour celui qui écoute, (et qui se retrouve dans tous les milieux), ne coûte rien, contrairement aux autres arts. Et si une chanson ne change pas le monde, elle peut contribuer à faire en sorte que la vie vaille mieux... qu’une chanson!

Pourquoi moi j’ai fait le métier d’écrire des chansons? Je serais tenté de répondre que c’est parce que je n’aurais rien su faire d’autre. Mais surtout, de façon prodigieuse, parce que la chanson marie, on ne peut plus étroitement, les deux passions qui m’ont toujours habité: la musique et l’écriture, la versification. Et puis, écrire une chanson, c’est tenter modestement d’améliorer le goût de la vie, de nuire à la médiocrité, à la bêtise. Tout en espérant procurer deux minutes trente d’agrément, partager des idées, des réflexions avec un certain nombre d’amis, d’auditeurs. On dit que la chansonnette n’a pas un très vaste auditoire: en effet, il n’y a que le public qui l’écoute! J’aurais bien aimé être l’auteur de cette formule de Frédéric Dard: «Je suis la trousse de secours de la pensée populaire.»

Bon, venons-en à votre question: «Pourquoi cette chanson?» Lorsque l’on prétend faire métier de fabriquer des chansons, que l’on s’engage à en livrer quelques-unes chaque année, on doit fatalement repérer des sujets, des thèmes, pour renouveler son répertoire. Bien sûr l’observation de la vie, du quotidien, représente la principale source d’inspiration, inépuisable. Et même si tout a déjà été dit, le dictionnaire, responsable de tous les mots, est si riche, que l’on peut toujours répéter sans que ça ne se voie trop.

Je ne sais pas si ce n’est qu’une impression, mais il me semble qu’il y a de plus en plus de cons. Ou alors, ils se manifestent davantage, ragaillardis par la force du nombre. Ou bien on leur donne plus d’occasions de se manifester, de s’exprimer. (Et je ne parle pas uniquement de chanson!) Un drôle a dit que si l’état a fait beaucoup, au plan de la culture,  pour les handicapés physiques, en rendant accessibles les musées, les salles de spectacle, etc, il semble maintenant qu’il adapte la télé pour la rendre accessible aux handicapés mentaux.

Puis, autre phénomène, il m’apparaît que le respect des jeunes pour les personnes âgées, et celui des vieux pour les jeunes, valeurs fondamentales autrefois, sont en perte de vitesse accélérée. D’où, donc, cette mise au point, cette chanson.

Je dois bien avouer aussi que j’ai pris plaisir à épiloguer sur ce petit vocable caméléon, plein de ressources, et dont la seule consonance, joyeuse et sonore, est de nature à plaire à tout versificateur. Les poètes du Moyen Âge et quelques contemporains (Louki, Perret, Brel etc) ne s’en sont pas privés. S’il est familier, coutumier dans le langage quotidien, sur le zinc comme sous le préau de l’école, il est toujours tabou partout ailleurs.

Peut-on imaginer une conversation dans une bande de... cons, entre automobilistes, entre joueurs de pétanque où ce petit mot omnibus serait proscrit? Sans jamais oser prononcer son nom, j’ai plus tard aimé célébrer le plus bel apanage du corps féminin, en déplorant, morose, que ce morceau de choix, cet incomparable instrument de bonheur, porte le même nom qu’une foule de gens. Mais cette fois-ci, m’attardant à un sens tout à fait différent du même mot, je me suis contenté de faire remarquer que la bêtise était sans limitations, infinie. (Albert Einstein ajoutait: «...comme l’univers, quoique pour l’univers, ce n’est pas sûr!»)

Donc, on peut être jeune et être un vieux con, comme on peut être riche et être un pauvre con. D’où cet emprunt à Molière: «Le temps ne fait rien à l’affaire...» J’ai bien aimé que quelques-uns, à la première écoute, aient cru que je jouais sur l’homophonie «quand on naît con, on est con...» Par contre dans ma chanson signalant les exceptions, «Quand les cons sont braves», j’ai été déçu que tous ne perçoivent pas le détournement d’expression «ils déploient leur zèle...» trouvaille dont j’étais très heureux.

Sans être tout à fait un obsédé fini, je dois bien constater que j’ai évoqué cette confrérie des connards dans au moins six chansons, et des férus de statistiques m’assurent que cet impertinent qualificatif de trois lettres, pas plus, se classe au sixième rang des épithètes que j’ai le plus utilisées. Comme je n’ai pas l’habitude d’être aussi catégorique dans mes chansonnettes, j’ai voulu atténuer mes récriminations avec une musique guillerette, enjouée. Pour me faire pardonner, je vous recommanderais aujourd’hui de dispenser votre mépris envers les cons avec beaucoup de parcimonie, considérant le très grand nombre de nécessiteux. Surtout ne désespérez pas des cons: après tout il en faudra toujours un certain nombre chez les politiciens, les avocats, les généraux, les flics et j’en passe. Il est difficile de définir la connerie, mais on peut facilement donner des exemples, des noms. Si le mot con ne se trouve pas dans les dictionnaires, (c’est con, non?) on le retrouve bien sûr abondamment dans la section des nom propres!

Un brave con, empêcheur de déconner en rond,

Brassens.