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Georges
Brassens
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Cher monsieur, bonjour,
Autrefois,
les chansons traditionnelles se transmettaient principalement de
bouche à oreille. Aussi il est très fréquent qu'un même
couplet se retrouve sous diverses variantes, une perception
erronée d'un mot, d'une phrase ou un raté de la mémoire étant
intervenu dans la transmission orale.
Le même phénomène
est encore très généralisé aujourd'hui, sous une autre forme.
Il arrive souvent qu'à la première écoute, un mot, une
locution dans une chanson soient mal saisis et qu'ainsi le sens
de la phrase soit totalement faussé ou alors amphigourique. (Par
exemple si j'avais réussi à caser ce mot dans un couplet. Et
alors tout le monde aurait dû se rabattre sur le dictionnaire,
comme vous maintenant).
Et j'ai bien peur que c'est ce qui
vous est arrivé avec la chanson de Ferrat. Je veux vous
rassurer, mais malheureusement ce ne sera qu'à demi. Car je
crois bien que pour quelques premières auditions, tout le monde
a mal saisi la phrase incriminée. Par contre si tout le monde a
retenu une même interprétation erronée, je crains que votre
compréhension vous soit exclusive.
Le camarade Ferrat a
écrit:
Toi dont tous les marchands honnêtes N'aurait
pas, de tes chansonnettes, Donné deux sous, Voilà qu'
pour leur déconfiture Elle resteront dans la nature Bien
après nous.
L'erreur généralisée était inévitable et
beaucoup ont compris: «Voilà que pour l'heure des confiture»...
se demandant bien sûr qu'est-ce que le poète pouvait bien
raconter là.
Pour l'anecdote, je vous dirai que j'ai
entendu pire. Un jeune interprète à la terrasse d'un café,
sans doute épicurien et inspiré par le petit déjeuner de son
auditoire, chantait, parlant de mes chansonnettes:
«Voilà,
comme l'odeur des confitures Elles resteront dans la
nature...»
Enfin, pour vous dire comme le phénomène est
généralisé, et peut-être parce que mes vers, mon vocabulaire
sont tout particulièrement propices à ces compréhensions
alternatives, un bon ami à moi, Joël Favreau, est en passe d'en
compiler un étonnant inventaire.
Joël est
auteur-compositeur-interprète. Il a été mon guitariste pour
mes derniers enregistrements. Faisant souvent des animations
scolaires autour de mes chansons, il a très tôt remarqué que
souvent les enfants se permettent allègrement des
retranscriptions phonétiques de mes vers, conformes à leur
compréhension. Et en en parlant avec des adultes, presque tous
lui ont avoué avoir cheminé confusément sur l'un ou l'autre de
ces itinéraires bis. Si bien que Joël a entrepris de colliger
ces versions alternatives et en fait une chronique régulière
dans le bulletin «Les amis de Georges», invitant les lecteurs à
alimenter sa collection. Je vous livre ici quelques-unes de ces
coquilles auditives, parmi les centaines déjà répertoriées,
créations d'enfants ou d'adultes confondues.
· Il est
des jours où, cupide, on s'en fout. (où Cupidon s'en fout). ·
Elle passait sur le pont de Tolède, encore, c'est noir. (en
corset noir) · Le rosé en l'air s'évapore. (la rosée...) ·
On peut souvent y lire un prix, mais à l'envers (imprimé à
l'envers) · Les singes en bouche d'or (les Saint-Jean...) ·
Un vrai tonnerre de Brest avait écrit: putois (avec des cris
d'putois) · L'écu cousu d'or (les culs...) · Berçant
comme une poupée son gros bouc et des fleurs (son gros bouquet
de fleur) · En se disant des «je t'aime pas, t'es tique».
(des je t'aime pathétiques) · Avec impudeur ces commères
leur niaient même un endroit précis... (lorgnait même...) ·
On avait dû la faire, mais mal (la fermer mal) · En D13,
elle me fit signe... (en détresse) · L'odeur morte des
marais (l'eau dormante...) · J'en ai gardé le goût béni
(le cou démis) · On a pris tous ses glands, pour nous rirent
les cochons (pour nourrir...) · Qu'elle crie pour six mulets
qu'elle monte aux nues (pour simulerÖ) · Trempette dans un
bénitier (tempête...) · L'un aimait les Tommies l'autre
aimait les tétons (les teutons) · Mon Dieu quel bonheur
d'avoir un mari qui picolle (qui bricole) · Les muses de
Django, dix slips de Crolla (émule de Django, disciple de
Crolla) · Il s'en fallait de peu mon cher que cette putain ne
fût amère (ne fut ta mère) · Ne jetez pas la pierre à la
femme à Dultère (adultère) · Car le juge, au moment
suprême criait: «Maman pleurait beaucoup».(criait: «Maman»,
pleurait beaucoup) · Sur la grand-mère des connards (la
grand'marre des canards) · Qu'en bras en croix je subis
Raymond, dernier supplice. (je subirai mon...) · Avec des
touches de devant, pâleur ivoire, rose éléphant. (ne devant
pas leur ivoire aux éléphants) · Ces souvenirs cons comme
les morts (qu'on commémore...) · Vers ce cul rabat-joie,
qu'on nique (conique) · Par Montaigne et l'abbé aussi (...
et la Boétie).
J'ai toujours souhaité imprégner mes
chansonnettes d'un sourire malicieux. Mais je me réjouis de
constater qu'elles recèlent ces perles d'humour bien
involontaires qui leur confèrent une facette de plus.
Au
plaisir,
Un orfèvre des mots,
G.B.
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Jean Rouleau
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Mon cher Georges,
Si vous étiez
en mesure de le faire, vous me trouveriez estomaqué. Ce n'est
pas tous les jours que les morts nous écrivent et encore moins
les grandes personnalités dont vous êtes. J'ai donc reçu avec
beaucoup d'émotion votre réponse à ma question sur certains
mots de la chanson de Ferrat: À Brassens... à vous en
somme!
Je vous remercie également d'avoir partagé avec
moi votre bonheur de jouer avec les mots (ou serait-ce sur les
mots?). Ça fait des années que je connais une bonne partie de
votre oeuvre et je ne me lasse pas d'écouter ou de lire vos
mots. Ils sont pour moi de véritables jouissances. Mais des mots
ce ne sont que des mots? Non, vous avez su les mettre à la
disposition de votre esprit pour témoigner de la qualité de la
pensée qui vous habitait. J'ose vous exprimer que, pour moi,
vous êtes le plus grand des poètes du 20e siècle.
Je
suis impressionné par la qualité de la réponse que vous m'avez
donnée. Je n'en espérais pas tant, mais je vous reconnais bien
dans cette générosité des mots.
Merci encore, d'un de
vos admirateurs du Québec,
Jean Rouleau
P.S. Je
tenterai de vous transmettre quelques coquilles ou perles rares
d'interprétation de vos textes que vous pourriez peut-être
transmettre à monsieur Favreau. Par exemple, ma conjointe a
longtemps chanté: Grand pètres de la Renommée... ou encore une
de ses amies lui a un jour demandé: C'est quoi cette maladie la
morlante? dans Mourir pour des idées.
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