Pourdeur de confitures

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Rouleau

 

 

 

Bonjour Georges,

C'est très émouvant de pouvoir vous «parler». J'ai une question qui m'habite depuis longtemps... Dans la chanson de Ferrat: «À Brassens», il y a un couplet où il dit «Voilà qu'pourdeur des confitures (c'est du moins ce que j'entends!) Elles resteront dans la nature...» Je ne sais pas ce que cela veut dire ou même si c'est cela qu'il dit!!! Pourriez-vous éclairer ma lanterne?

Je vous en remercie par avance,

Jean Rouleau

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Georges Brassens

 

 

 

Cher monsieur, bonjour,

Autrefois, les chansons traditionnelles se transmettaient principalement de bouche à oreille. Aussi il est très fréquent qu'un même couplet se retrouve sous diverses variantes, une perception erronée d'un mot, d'une phrase ou un raté de la mémoire étant intervenu dans la transmission orale.

Le même phénomène est encore très généralisé aujourd'hui, sous une autre forme. Il arrive souvent qu'à la première écoute, un mot, une locution dans une chanson soient mal saisis et qu'ainsi le sens de la phrase soit totalement faussé ou alors amphigourique. (Par exemple si j'avais réussi à caser ce mot dans un couplet. Et alors tout le monde aurait dû se rabattre sur le dictionnaire, comme vous maintenant).

Et j'ai bien peur que c'est ce qui vous est arrivé avec la chanson de Ferrat. Je veux vous rassurer, mais malheureusement ce ne sera qu'à demi. Car je crois bien que pour quelques premières auditions, tout le monde a mal saisi la phrase incriminée. Par contre si tout le monde a retenu une même interprétation erronée, je crains que votre compréhension vous soit exclusive.

Le camarade Ferrat a écrit:

Toi dont tous les marchands honnêtes
N'aurait pas, de tes chansonnettes,
Donné deux sous,
Voilà qu' pour leur déconfiture
Elle resteront dans la nature
Bien après nous.

L'erreur généralisée était inévitable et beaucoup ont compris: «Voilà que pour l'heure des confiture»... se demandant bien sûr qu'est-ce que le poète pouvait bien raconter là.

Pour l'anecdote, je vous dirai que j'ai entendu pire. Un jeune interprète à la terrasse d'un café, sans doute épicurien et inspiré par le petit déjeuner de son auditoire, chantait, parlant de mes chansonnettes:

«Voilà, comme l'odeur des confitures
Elles resteront dans la nature...»

Enfin, pour vous dire comme le phénomène est généralisé, et peut-être parce que mes vers, mon vocabulaire sont tout particulièrement propices à ces compréhensions alternatives, un bon ami à moi, Joël Favreau, est en passe d'en compiler un étonnant inventaire.

Joël est auteur-compositeur-interprète. Il a été mon guitariste pour mes derniers enregistrements. Faisant souvent des animations scolaires autour de mes chansons, il a très tôt remarqué que souvent les enfants se permettent allègrement des retranscriptions phonétiques de mes vers, conformes à leur compréhension. Et en en parlant avec des adultes, presque tous lui ont avoué avoir cheminé confusément sur l'un ou l'autre de ces itinéraires bis. Si bien que Joël a entrepris de colliger ces versions alternatives et en fait une chronique régulière dans le bulletin «Les amis de Georges», invitant les lecteurs à alimenter sa collection. Je vous livre ici quelques-unes de ces coquilles auditives, parmi les centaines déjà répertoriées, créations d'enfants ou d'adultes confondues.

· Il est des jours où, cupide, on s'en fout. (où Cupidon s'en fout).
· Elle passait sur le pont de Tolède, encore, c'est noir. (en corset noir)
· Le rosé en l'air s'évapore. (la rosée...)
· On peut souvent y lire un prix, mais à l'envers (imprimé à l'envers)
· Les singes en bouche d'or (les Saint-Jean...)
· Un vrai tonnerre de Brest avait écrit: putois (avec des cris d'putois)
· L'écu cousu d'or (les culs...)
· Berçant comme une poupée son gros bouc et des fleurs (son gros bouquet de fleur)
· En se disant des «je t'aime pas, t'es tique». (des je t'aime pathétiques)
· Avec impudeur ces commères leur niaient même un endroit précis... (lorgnait même...)
· On avait dû la faire, mais mal (la fermer mal)
· En D13, elle me fit signe... (en détresse)
· L'odeur morte des marais (l'eau dormante...)
· J'en ai gardé le goût béni (le cou démis)
· On a pris tous ses glands, pour nous rirent les cochons (pour nourrir...)
· Qu'elle crie pour six mulets qu'elle monte aux nues (pour simulerÖ)
· Trempette dans un bénitier (tempête...)
· L'un aimait les Tommies l'autre aimait les tétons (les teutons)
· Mon Dieu quel bonheur d'avoir un mari qui picolle (qui bricole)
· Les muses de Django, dix slips de Crolla (émule de Django, disciple de Crolla)
· Il s'en fallait de peu mon cher que cette putain ne fût amère (ne fut ta mère)
· Ne jetez pas la pierre à la femme à Dultère (adultère)
· Car le juge, au moment suprême criait: «Maman pleurait beaucoup».(criait: «Maman», pleurait
beaucoup)
· Sur la grand-mère des connards (la grand'marre des canards)
· Qu'en bras en croix je subis Raymond, dernier supplice. (je subirai mon...)
· Avec des touches de devant, pâleur ivoire, rose éléphant. (ne devant pas leur ivoire aux éléphants)
· Ces souvenirs cons comme les morts (qu'on commémore...)
· Vers ce cul rabat-joie, qu'on nique (conique)
· Par Montaigne et l'abbé aussi (... et la Boétie).

J'ai toujours souhaité imprégner mes chansonnettes d'un sourire malicieux. Mais je me réjouis de constater qu'elles recèlent ces perles d'humour bien involontaires qui leur confèrent une facette de plus.

Au plaisir,

Un orfèvre des mots,

G.B.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Rouleau

 

 

 

Mon cher Georges,

Si vous étiez en mesure de le faire, vous me trouveriez estomaqué. Ce n'est pas tous les jours que les morts nous écrivent et encore moins les grandes personnalités dont vous êtes. J'ai donc reçu avec beaucoup d'émotion votre réponse à ma question sur certains mots de la chanson de Ferrat: À Brassens... à vous en somme!

Je vous remercie également d'avoir partagé avec moi votre bonheur de jouer avec les mots (ou serait-ce sur les mots?). Ça fait des années que je connais une bonne partie de votre oeuvre et je ne me lasse pas d'écouter ou de lire vos mots. Ils sont pour moi de véritables jouissances. Mais des mots ce ne sont que des mots? Non, vous avez su les mettre à la disposition de votre esprit pour témoigner de la qualité de la pensée qui vous habitait. J'ose vous exprimer que, pour moi, vous êtes le plus grand des poètes du 20e siècle.

Je suis impressionné par la qualité de la réponse que vous m'avez donnée. Je n'en espérais pas tant, mais je vous reconnais bien dans cette générosité des mots.

Merci encore, d'un de vos admirateurs du Québec,

Jean Rouleau

P.S. Je tenterai de vous transmettre quelques coquilles ou perles rares d'interprétation de vos textes que vous pourriez peut-être transmettre à monsieur Favreau. Par exemple, ma conjointe a longtemps chanté: Grand pètres de la Renommée... ou encore une de ses amies lui a un jour demandé: C'est quoi cette maladie la morlante? dans Mourir pour des idées.