Romorantines
écrit à

   


Georges Brassens

     
   

Poésie et musique

    Nous ne savons pas, Monsieur Brassens, si vous êtes de ceux qui rougissent quand ils entendent des compliments, mais si c'est le cas vous n'auriez plus su où vous mettre si vous aviez assisté à notre dernier cours de français. Pour nous expliquer «La Légende de la Nonne» et «Gastibelza», le professeur nous les a fait écouter chantés par vous et il a répandu autant d'éloges sur vous-même que sur Victor Hugo. Il est allé jusqu'à comparer les deux poèmes à des belles qui dormaient dans leur château en attendant le Prince Charmant qui les réveillerait, et le Prince Charmant, bien sûr, c'était vous. Pendant toute l'heure il nous a répété que le tort de la littérature française c'était d'avoir séparé la poésie de la musique, que c'était là-dessus que les Allemands nous dépassaient, mais que nous reprenions l'avantage quand un grand poète pouvait recevoir l'appui d'un grand musicien qui était en même temps un grand lettré (nous vous disons à peu près ce que nous avons pris en note).

Nous espérons que maintenant vous vous sentez flatté et que vous voudrez bien nous rendre un petit service: quand le professeur parle de cette façon-là, nous sentons la dissertation qui vient. Évidemment nous n'allons pas vous demander de la faire à notre place, d'autant que nous devrons l'écrire en classe et que nous ne connaissons pas encore le sujet, mais certainement il faudra parler des rapports de la poésie et de la musique. Si vous aviez quelques petites idées là-dessus, vous mériteriez nos meilleurs bisous.

Merci d'avance

Les Romorantines

Catherine, Claire, Évita, Florence, Lina, Mia, Nicole et Violette



Chères lycéennes, bonjour.


Vous allez en effet, mesdemoiselles, me faire rougir. C'est bien connu que ce qui pousse les saltimbanques vers cette forme d'exhibitionnisme s'apparente souvent à un besoin de surmonter une pudeur inibilatrice. C'est sûrement jusqu'à un certain degré mon cas.

Le paradoxe semble très répandu dans le monde du spectacle par lequel l'artiste, qui a tant souhaité être apprécié, être acclamé, s'étonne et s'empourpre face à l'adulation qu'éventuellement on lui témoigne. (Mises à part quelques «stars» pour qui c'est le contraire!) Après avoir appelé de ses voeux les trompettes de la renommée, il est stupéfait d'entendre raisonner pour lui les trompettes de l'heureux nommé. Et après s'être acharné à devenir connu et reconnu, l'artiste s'évertue à passer inaperçu, à ne pas être... reconnu. Curieux animaux que nous sommes. (J'ai l'habitude de répondre aux amis qui me proposent le restaurant que j'aimerais bien que l'on puisse aller casser la croûte, mais que je crains que l'on m'y casse les...burettes!). Mais je m'éloigne de votre propos.

Cocteau a dit: «Il est aussi difficile à un poète de parler de poésie qu'à une plante de parler horticulture». Mais comme je me suis toujours défendu d'être un poète, moi qui ne suis qu'un brave artisan faiseur de chansonnettes, et même si l'Académie française m'a décerné le prix de la poésie en 1967, je veux bien m'y risquer. Pour d'abord vous dire que votre sympathique professeur en est assurément un, de poète, pour avoir imaginé cette métaphore de la Belle au bois dormant. Et surtout pour pouvoir m'attribuer le rôle du prince Charmant. Au cinéma, on m'a quelques fois proposé de jouer les paysans ou les bergers et si j'ai un jour accepté de jouer les semi-clochards, jamais aucun réalisateur n'aurait eu l'audace de m'imaginer en prince Charmant. Dommage, j'aurais possiblement accepté. Ne serait-ce que pour faire la nique aux crétins de ma bande d'amis.

Tout paroissien est prêt à affirmer qu'il aime la poésie, mais rare sont ceux qui en lisent. (On a pu dire que la poésie est une question de tripes, mais à la mode de quand?) J'aimerais à mon tour m'aventurer dans une métaphore pour tenter d'illustrer une perception des rapports entre poésie, musique et chanson. D'autant plus hasardeux que je voudrais développer un parallèle avec les arts visuels, univers auquel je ne connais rien!

À mon sens, une description en prose serait comme un tableau hyperréaliste, voire une photographie. Ainsi, prenant pour exemple une chanson très représentative d'un collègue lointain, l'auteur aurait pu écrire, en prose: «Au Québec, les hivers sont très rigoureux». Et on aurait en parallèle une photo représentant des gens luttant contre le froid dans une scène hivernale typique. Mais le poète a choisi d'ajouter l'émotion en écrivant «Mon pays, ce n'est pas un pays, c'est l'hiver». Qui correspondrait à un tableau expressionniste où les caractéristiques de la froidure sont amplifiées, les sensations suggérées avec force par le talent du peintre. Puis Vigneault a composé une musique qui se marie parfaitement au sujet, qui amplifie le «message» tellement que, nue, sans les paroles, elle possède la capacité d'exprimer le même lyrisme, les mêmes images que l'artiste avait insufflés à ses vers. Et bien que je ne sois pas moi-même un amateur enthousiaste, je me suis toujours étonné que beaucoup acceptent mal l'art abstrait qui, à mon sens, est au visuel ce que la musique est à l'oreille. Pour exprimer une émotion, un climat, un état d'âme, l'artiste a organisé des notes ou des couleurs selon une composition, un rythme, une texture. Sans dire les choses par les mots ou par une illustration explicite, il arrive à évoquer l'émotion, à transmettre une impression, un état d'âme. Ainsi, la musique me semble comparable à une toile abstraite, qui se contente de suggérer. Ce qui nous amène à la chanson qui, fusion d'un texte en vers et d'une mélodie, rendant l'un et l'autre éminemment accessibles, équivaut à un tableau à la portée de tous, susceptible d'intéresser, d'émouvoir.

Si pour ma part, par respect pour les vrais, les grands, j'ai toujours refusé l'étiquette de poète, je conçois que toutes les nuances s'imposent dans les définitions. L'essentiel de la poésie est l'émotion, la capacité de toucher, de charmer. On peut donc trouver de la poésie dans un jardin, une architecture, une pub. Et évidemment chacun trouvera la poésie qui lui correspond, en fonction de son bagage personnel. Par ailleurs, on peut établir que, techniquement, tout texte écrit en vers constitue une poésie. Ainsi la chanson, texte en vers mis en musique, a assurément le mérite de faire descendre la poésie dans la rue (et même de la faire monter dans un ascenseur, mais ça c'est un autre débat!), donc de lui assurer une présence universelle, quotidienne. C'est par la chanson que la musique et la poésie sont liées à tous les événements de la vie. On chante dans les noces, les bals, les réunions de famille, les rassemblements politiques. On chante pour marquer un événement heureux ou pour exprimer sa peine. On chante en jouant ou en travaillant. Certains arrivent même à chanter à la guerre, en plein dans la rafale!

Ils sont nombreux à m'avoir avoué qu'ils avaient été étonnés d'apprendre que «La légende de la nonne» n'était pas de moi mais de Victor Hugo, de s'être rendu compte que finalement la poésie pouvait être tout à fait accessible et d'avoir été tentés d'explorer Hugo et quelques autres grâce à mes chansonnettes.

Enfin, en conclusion, ce sentiment qui m'a toujours habité qu'un poème bien construit comporte en soi une musique sous-jacente, que pour en faire une chanson il suffit de déceler sous les vers, et que pareillement une belle musique ne peut qu'être porteuse de poésie.

J'apprécie grandement vos meilleurs bisous collectifs et en retour je vous embrassens toutes.

Tonton Georges