Fufu
écrit à

   


Georges Brassens

   


Pierre Louki nous a quittés...
 

   

Encore un de vos amis qui s’en va. Vous aviez chanté ces vers de Lamartine:
«Quand je dis en moi-même:
“Où sont ceux que ton cœur aime?”
Je regarde le gazon
…»

Avez-vous vraiment été fâchés pendant un an à cause des deux tontons? Cela ternirait l’image que j’ai de lui. Il paraissait si doux, le 12 octobre 1975, en chantant «Mes amis». Vous l’accompagniez à la guitare en vous excusant d’être un piètre accompagnateur. «Cela ne fait rien, répondit-il, je ne suis pas vraiment chanteur…»
Alors avez-vous été en froid ? Vous qui l’appeliez: «Allô, viens, je m’emmerde…» (chanson de Louki où vous êtes présent à chaque ligne).

Fufu
Un admirateur depuis cinquante ans


Cher ami, bonjour,

Dans une chanson récente, «T’as pas la couleur», où il me prend à témoin (Sinclair Dumontais m'a fait transmettre l'enregistrement), mon vieil ami Pierre Perret se désole du sort qui est fait à la chanson de qualité: «Les trois quarts des stations cultivent l’indifférence pour la bonne chanson! pour ma radio branchée, t’es plus sur le marché.» Et c’est malheureusement là la trame de fond qui a caractérisé toute la carrière de l’ami Louki. Beaucoup lui ont reproché son refus des compromis, son obstination à ne pas jouer le jeu qui aurait pu propulser sa renommée. J’oserai dire que, vivant à l’écart de la place publique, serein, contemplatif, ténébreux, bucolique, il refusait d’acquitter la rançon de la gloire.

Heureusement, on le sait, longtemps après que les poètes ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues, et si le grand public n’a pas encore découvert tout le très riche héritage de Pierre Louki, nous pouvons être assurés que ce trésor exceptionnel ne restera pas longtemps encore à demi enfoui et qu’il est promis à la pérennité d’un monument. Comme c’est souvent le cas, on ne lui pardonnait pas de s’affairer dans des disciplines diverses. S’étant d’abord destiné à la course à pied (déjà le tempérament individualiste!), puis devenu horloger, ce petit maladroit a aussi dispersé son talent, sa créativité, entre l’écriture de pièces de théâtre, de dramatiques pour la télé et de livres pour enfants. Même dans la chanson, il n’a pas rassuré les tireurs de ficelles en suivant une démarche bien rectiligne, voguant plutôt, en plus de deux cents chansons, entre une poésie tendre, un érotisme épanoui, des textes pamphlétaires ou d’un surréalisme débridé et loufoque, très souvent dans un climat d’humour et de dérision. Est-ce que les médias d’aujourd’hui auraient pardonné à Victor Hugo son éclectisme obstiné?

Les chansonnettes de celui que l’on surnomme le «Prince sans rire» sont pourtant d’une qualité d’écriture exceptionnelle, d’une inspiration inattendue et comptent de nombreux chefs-d’œuvre. Plusieurs interprètes, et parmi les plus grands (Patachou, Juliette Gréco, Jean Ferrat, Catherine Sauvage, Isabelle Aubret, Cora Vaucaire, les Frères Jacques et de nombreux autres), ne s’y sont pas trompés en reprenant plusieurs de ses titres. De tout son répertoire, mes familiers apprécient particulièrement trois titres, deux chansons pour lesquelles il a greffé des textes remarquables sur des musiques que je lui ai confiées: «Le Cœur à l’automne», «Charlotte ou Sarah?» et une chanson hommage qu’il m’a offerte: «Allô, viens, je m’emmerde».

L’amitié profonde que nous partageons est fondée sur une admiration mutuelle, un attachement fraternel, cimenté par une correspondance exceptionnelle, autant dans les valeurs fondamentales, si évidentes dans les thèmes traités dans nos chansonnettes réciproques que la façon d’être, d’affronter la vie, le quotidien. Effectivement, la création de ma chanson «Les Deux Oncles», en 1965, a provoqué chez lui un froid, un malaise profond, et qui a duré de longs mois. Je sais pertinemment que la guerre, nos guerres, sont un sujet éminemment sensible, et bien sûr principalement pour ceux qui les ont vécues, qui en ont souffert. Au point que l’interprétation d’un énoncé sera inévitablement coloré, voire faussé par une vive émotivité. J’ai toujours été étonné de constater que ce sont souvent ceux qui ont souffert de la guerre, qui y ont perdu un être aimé, qui sont hostiles aux prises de position antimilitaristes, comme si dénoncer la guerre c’était mépriser ceux qui en ont été victimes. Ainsi, mon ami Pierrot, qui a perdu trois amis précieux à la guerre, a cru percevoir un mépris de leur sacrifice dans ma chanson.

Ce n’est pas ici le moment de plaider pour expliquer le sens de cette épigramme, mais comme infailliblement on l’évoque à chaque fois que l’on me parle de l’ami Louki, je veux bien, mais alors très brièvement et même de façon délibérément simpliste, préciser ma démarche, ce que j’ai voulu dire:
    Toutes les guerres sont des calamités.
    Que l’on soit «du côté des bons» ou que l’on soit «du côté des méchants»
    On risque fort d’y laisser la vie.
    (Chacun, pour ses amis, tous les deux ils sont morts)
    Bienheureux celui que la guerre n’atteint pas.
    (Moi, qui n’aimais personne, eh bien! je vis encore.)
Tout au long de sept chansons que j’ai écrites pour dénoncer, à ma façon, les atrocités de la guerre, j’ai réalisé qu’il était très difficile de le faire sans blesser qui que ce soit. C’est pourquoi dans la dernière, «Entre la rue de Vanves et la rue Didot», je me suis efforcé de faire ressortir toute l’absurdité d’un conflit, mais en prenant bien soin de ménager toutes les sensibilités. Résultat net: la chanson, perçue comme le récit d’une aventure guillerette, ne m’a valu aucun opprobre, mais n’a provoqué aucune réflexion sur l’intention qu’elle recèle. J’ai été rassuré de constater que, dans une chanson que Pierre a écrite en réponse à la mienne, «Mes deux voisins» (qui répond en même temps à un autre de mes brûlots, «Mourir  pour des idées»), mon ami dit à sa façon, avec les nuances que commandent ses expériences personnelles, sensiblement la même chose que moi: les guerres sont des calamités.

J’ai été également rassuré que dans un livre qu’il a signé pour relater notre profonde amitié, «Avec Brassens», et que l'équipe de Dialogus m'a donné l'opportunité de lire, il va jusqu’à se dire solidaire de ceux qui, avec les années qui se sont écoulées, considèrent que mon texte recelait l’inspiration d’un visionnaire. Enfin, la chanson qu’il a écrite pour me rendre hommage: «On n’était pas faits pour que tu nous laisses», m’a confirmé qu’il m’a toujours conservé une amitié somme toute inébranlable. J’ai été heureux d’écrire, en 1976, la préface de son disque, qui m’a permis de lui redire mon admiration, mon amitié. Je vous la reproduis ci-dessous.

Pierrot avait raison, il n’était pas vraiment chanteur. Il était enchanteur.

Brassens

Préface, 1976.
«En même temps qu’une amitié solide et sans fioritures, je nourris pour Pierre Louki une admiration qui ne cesse de croître au fil des ans, car ce poète qui pouvait céder au succès facile a préféré mener sa barque chargée de chansons tendres et cocasses contre toutes les modes, contre tous les vents, toutes les marées plus ou moins noires de cette époque et nous devons lui savoir gré d’avoir refusé de succomber à cette tentation de bâcler n’importe quoi pour subsister. Artiste rare et scrupuleux qui se remet sans cesse en question, Pierre Louki mérite à mon avis une place dans notre discothèque. Brave ami Pierrot, nous sommes tous de ton côté.»
G.B.