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Encore un de vos amis qui s’en va. Vous aviez chanté ces vers de Lamartine:
«Quand je dis en moi-même: “Où sont ceux que ton cœur aime?” Je regarde le gazon…»
Avez-vous
vraiment été fâchés pendant un an à cause des deux tontons? Cela
ternirait l’image que j’ai de lui. Il paraissait si doux, le 12 octobre
1975, en chantant «Mes amis». Vous l’accompagniez à la guitare en vous
excusant d’être un piètre accompagnateur. «Cela ne fait rien,
répondit-il, je ne suis pas vraiment chanteur…»
Alors avez-vous été
en froid ? Vous qui l’appeliez: «Allô, viens, je m’emmerde…» (chanson
de Louki où vous êtes présent à chaque ligne).
Fufu
Un admirateur depuis cinquante ans
Cher ami, bonjour,
Dans une chanson récente, «T’as pas la couleur»,
où il me prend à témoin (Sinclair Dumontais m'a
fait transmettre l'enregistrement), mon vieil ami Pierre Perret se
désole du sort qui est fait à la chanson de
qualité: «Les trois quarts des stations cultivent
l’indifférence pour la bonne chanson! pour ma radio
branchée, t’es plus sur le marché.» Et c’est
malheureusement là la trame de fond qui a
caractérisé toute la carrière de l’ami Louki.
Beaucoup lui ont reproché son refus des compromis, son
obstination à ne pas jouer le jeu qui aurait pu propulser sa
renommée. J’oserai dire que, vivant à l’écart de
la place publique, serein, contemplatif, ténébreux,
bucolique, il refusait d’acquitter la rançon de la gloire.
Heureusement, on le sait, longtemps après que les poètes
ont disparu, leurs chansons courent encore dans les rues, et si le
grand public n’a pas encore découvert tout le très riche
héritage de Pierre Louki, nous pouvons être assurés
que ce trésor exceptionnel ne restera pas longtemps encore
à demi enfoui et qu’il est promis à la
pérennité d’un monument. Comme c’est souvent le cas, on
ne lui pardonnait pas de s’affairer dans des disciplines diverses.
S’étant d’abord destiné à la course à pied
(déjà le tempérament individualiste!), puis devenu
horloger, ce petit maladroit a aussi dispersé son talent, sa
créativité, entre l’écriture de pièces de
théâtre, de dramatiques pour la télé et de
livres pour enfants. Même dans la chanson, il n’a pas
rassuré les tireurs de ficelles en suivant une démarche
bien rectiligne, voguant plutôt, en plus de deux cents chansons,
entre une poésie tendre, un érotisme épanoui, des
textes pamphlétaires ou d’un surréalisme
débridé et loufoque, très souvent dans un climat
d’humour et de dérision. Est-ce que les médias
d’aujourd’hui auraient pardonné à Victor Hugo son
éclectisme obstiné?
Les chansonnettes de celui que l’on surnomme le «Prince sans
rire» sont pourtant d’une qualité d’écriture
exceptionnelle, d’une inspiration inattendue et comptent de nombreux
chefs-d’œuvre. Plusieurs interprètes, et parmi les plus grands
(Patachou, Juliette Gréco, Jean Ferrat, Catherine Sauvage,
Isabelle Aubret, Cora Vaucaire, les Frères Jacques et de
nombreux autres), ne s’y sont pas trompés en reprenant plusieurs
de ses titres. De tout son répertoire, mes familiers
apprécient particulièrement trois titres, deux chansons
pour lesquelles il a greffé des textes remarquables sur des
musiques que je lui ai confiées: «Le Cœur à
l’automne», «Charlotte ou Sarah?» et une chanson
hommage qu’il m’a offerte: «Allô, viens, je
m’emmerde».
L’amitié profonde que nous partageons est fondée sur une
admiration mutuelle, un attachement fraternel, cimenté par une
correspondance exceptionnelle, autant dans les valeurs fondamentales,
si évidentes dans les thèmes traités dans nos
chansonnettes réciproques que la façon d’être,
d’affronter la vie, le quotidien. Effectivement, la création de
ma chanson «Les Deux Oncles», en 1965, a provoqué
chez lui un froid, un malaise profond, et qui a duré de longs
mois. Je sais pertinemment que la guerre, nos guerres, sont un sujet
éminemment sensible, et bien sûr principalement pour ceux
qui les ont vécues, qui en ont souffert. Au point que
l’interprétation d’un énoncé sera
inévitablement coloré, voire faussé par une vive
émotivité. J’ai toujours été
étonné de constater que ce sont souvent ceux qui ont
souffert de la guerre, qui y ont perdu un être aimé, qui
sont hostiles aux prises de position antimilitaristes, comme si
dénoncer la guerre c’était mépriser ceux qui en
ont été victimes. Ainsi, mon ami Pierrot, qui a perdu
trois amis précieux à la guerre, a cru percevoir un
mépris de leur sacrifice dans ma chanson.
Ce n’est pas ici le moment de plaider pour expliquer le sens de cette
épigramme, mais comme infailliblement on l’évoque
à chaque fois que l’on me parle de l’ami Louki, je veux bien,
mais alors très brièvement et même de façon
délibérément simpliste, préciser ma
démarche, ce que j’ai voulu dire:
Toutes les guerres sont des calamités.
Que l’on soit «du côté des
bons» ou que l’on soit «du côté des
méchants»
On risque fort d’y laisser la vie.
(Chacun, pour ses amis, tous les deux ils sont morts)
Bienheureux celui que la guerre n’atteint pas.
(Moi, qui n’aimais personne, eh bien! je vis encore.)
Tout au long de sept chansons que j’ai écrites pour
dénoncer, à ma façon, les atrocités de la
guerre, j’ai réalisé qu’il était très
difficile de le faire sans blesser qui que ce soit. C’est pourquoi dans
la dernière, «Entre la rue de Vanves et la rue
Didot», je me suis efforcé de faire ressortir toute
l’absurdité d’un conflit, mais en prenant bien soin de
ménager toutes les sensibilités. Résultat net: la
chanson, perçue comme le récit d’une aventure
guillerette, ne m’a valu aucun opprobre, mais n’a provoqué
aucune réflexion sur l’intention qu’elle recèle. J’ai
été rassuré de constater que, dans une chanson que
Pierre a écrite en réponse à la mienne, «Mes
deux voisins» (qui répond en même temps à un
autre de mes brûlots, «Mourir pour des
idées»), mon ami dit à sa façon, avec les
nuances que commandent ses expériences personnelles,
sensiblement la même chose que moi: les guerres sont des
calamités.
J’ai été également rassuré que dans un
livre qu’il a signé pour relater notre profonde amitié,
«Avec Brassens», et que l'équipe de Dialogus m'a
donné l'opportunité de lire, il va jusqu’à se dire
solidaire de ceux qui, avec les années qui se sont
écoulées, considèrent que mon texte recelait
l’inspiration d’un visionnaire. Enfin, la chanson qu’il a écrite
pour me rendre hommage: «On n’était pas faits pour que tu
nous laisses», m’a confirmé qu’il m’a toujours
conservé une amitié somme toute inébranlable. J’ai
été heureux d’écrire, en 1976, la préface
de son disque, qui m’a permis de lui redire mon admiration, mon
amitié. Je vous la reproduis ci-dessous.
Pierrot avait raison, il n’était pas vraiment chanteur. Il était enchanteur.
Brassens
Préface, 1976.
«En même temps qu’une amitié solide et sans
fioritures, je nourris pour Pierre Louki une admiration qui ne cesse de
croître au fil des ans, car ce poète qui pouvait
céder au succès facile a préféré
mener sa barque chargée de chansons tendres et cocasses contre
toutes les modes, contre tous les vents, toutes les marées plus
ou moins noires de cette époque et nous devons lui savoir
gré d’avoir refusé de succomber à cette tentation
de bâcler n’importe quoi pour subsister. Artiste rare et
scrupuleux qui se remet sans cesse en question, Pierre Louki
mérite à mon avis une place dans notre
discothèque. Brave ami Pierrot, nous sommes tous de ton
côté.»
G.B. |