Colin
écrit à

   


Georges Brassens

   


Piaf
 

   

Bonjour,

Je commence à vous connaître un peu mieux grâce à ce site.

Je me demandais, en entendant une chanson de Piaf récemment: j'imagine que vous deviez apprécier sa gouaille, son origine populaire, ses chansons simples ou touchantes. Je me demandais si vous l'aviez rencontrée! Quelles relations (s'il y en eut) nouâtes -vous  avec elle?



Bonjour Colin

Début des années cinquante, c'était l'époque où je m'imposais de façon un peu plus soutenue de tenter diverses démarches pour faire connaître mon travail. Ma seule ambition était de trouver des interprètes qui choisiraient d'inclure à leur répertoire les dizaines de chansons déjà compilées dans mes cahiers.

Mais c'est en vain que je faisais le pied de grue à la porte des éditeurs. C'est sans résultat également, si ce n'est un découragement croissant, que je m'humiliais à attendre pendant des heures dans différents cabarets, jusqu'à ce que le patron m'autorisât à livrer une ou deux de mes chansonnettes, lorsque le programme officiel était épuisé. Et les rares clients qui restaient l'étaient également, épuisés, et fatalement un peu éméchés.

Aussi lorsqu'en 1950 Édith Piaf connut un sommet de popularité avec «La vie en rose» et «L'hymne à l'amour», ce succès fulgurant fut un souffle d'espoir pour tous les jeunes artistes qui rêvaient de traverser la vie en chantant. Même si son univers n'était pas tout à fait le mien, après Trenet, Maurice Chevalier et quelques autres, j'ai perçu comme un encouragement la façon dont ses chansons étaient profondément imbriquées dans le quotidien des gens: elle faisait partie de la vie quotidienne parce que la vie quotidienne faisait partie de ses chansons. Les succès de la Môme Piaf confirmaient à mes yeux l'importance de la chanson, le seul art qui soit un art de vivre. De plus, contrairement aux autres arts, elle prouvait qu'un même produit pouvait rejoindre tout le monde, les jeunes et les plus vieux, les riches et les plus modestes, l'universitaire et l'ouvrier. C'est le seul art que tous croisent tous les jours et qui en plus ne coûte rien.

J'ai eu très peu de contacts avec madame Piaf. Nos horaires de vie ne se chevauchaient pas beaucoup: je me levais au moment où elle allait se coucher! Mais Bruno Coquatrix ne manquait jamais de m'inviter à ses générales, et Jacques Canetti se faisait un devoir de la convier à mes premières. Si ces événements étaient souvent de rares occasions pour moi de fraterniser avec mes collègues du métier, dans le cas d'Édith Piaf et les quelques fois où l'un de nous deux a répondu à l'invitation, nous étions tellement entourés, accaparés après un récital que ce n'était assurément pas le contexte propice pour une conversation personnelle.

Par contre j'ai été heureux qu'elle se déplaçât à l'occasion d'une fête que la société Philips avait organisée pour célébrer mes trente-sept ans. Quelques photos cocasses ont immortalisé l'événement, où l'on voit Édith qui me seconde pour souffler les bougies de l'énorme gâteau d'anniversaire.

Si je me suis toujours plu à chanter les chansons des autres, lors d'émissions radio ou télé, je ne me souviens pas d'avoir repris l'une ou l'autre des plus de deux cent cinquante chansons qu'a enregistrées Édith Piaf, même si j'en connaissais plusieurs par cœur. Par ailleurs, on ne s'étonnera pas qu'il n'y ait aucune de mes chansonnettes qu'elle ait jugée appropriée pour  son répertoire, pour son public.

Enfin, en voyant la bonne qualité des rares chansons pour lesquelles elle a elle-même écrit les paroles,  je ne peux m'empêcher de penser que si elle avait choisi de se consacrer davantage à l'écriture, elle aurait pu devenir une remarquable auteure de chansons.

Tout comme pour Édith Piaf, mon manège à moi, c'est... La chanson.

Brassens.