Perplexe
       
       
         
         

G. Bloncourt

      Cher Tonton,

En lisant les réponses que tu as faites aux questions qui te sont posées, j'avoue que l'une d'elles me laisse perplexe; tu affirmes en effet: «En terminant, je vous signale que, moi qui ai horreur des voyages, je veux bien défendre ce texte de mon ami Colpi, mais que cette chanson est la seule de mon intégrale qui ne soit pas de moi, ni pour le texte ni pour la musique». Nonobstant cette faute d'orthographe qui ne te ressemble guère, quid de «Jehan L'Advenu»?

G.B.

 

       

 

       

Georges Brassens

      Monsieur Bloncourt, bonjour,

D'abord vous remercier pour le superbe site Internet que vous avez créé en mon honneur et que vous me semblez animer avec ferveur. Moi qui ai toujours été fasciné par les nouvelles technologies de communication, j'ai le sentiment que vous contribuez ainsi à préserver l'actualité, la jeunesse de mon travail. Par ailleurs, c'est un bien agréable réconfort que me procure votre petite note. D'autant que je sais que vous connaissez bien mon oeuvre et que je devine que vous êtes soucieux de qualité et de rigueur.

Je n'ai jamais été un fervent des annales, des décomptes, des statistiques. (Pour de tels inventaires il faudrait un Prévert.) De plus, que les ans rongent mes grimoires, ça ne fait rien, mais qu'ils n'épargnent pas ma mémoire, mon plus cher bien, je le déplore. Enfin, en prenant la clé des cieux, j'ai largement élagué mes archives personnelles, confiant à des amis proches mes manuscrits, notes diverses et multiples dossiers de références.

Aussi, vous vous en doutez bien, lorsqu'à l'occasion on m'interroge sur un élément de mon travail, je n'hésite pas à consulter l'une ou l'autre des biographies qu'ont publiées quelques amis ou les nombreux articles et transcriptions d'interviews de toutes époques. Mais même dans cette somme de références, je trouve quelquefois des contradictions, des imprécisions.

Ainsi donc, je suis heureux que dans ma correspondance récente on ne retrouve pas trop d'inexactitudes. Et j'en profite pour inviter tout lecteur à ne pas hésiter à se joindre au dialogue si une information lui apparaît inexacte ou incomplète.

Jehan l'Advenu, donc! En marge de mon répertoire propre, il m'est arrivé à de nombreuses occasions d'interpréter des chansons qui ne soient pas de moi, principalement parce qu'elles me plaisaient beaucoup, que j'y trouvais une correspondance. Lors de galas ou d'émissions radio ou télé, j'ai souvent chanté du Trenet, quelques fois des chansons de Bruant, de Misraki, Mireille, Nohain et plusieurs autres. J'ai même un jour chanté «Santa Lucia» en duo avec Tino Rossi. Plusieurs de ces prestations se retrouvent principalement sur deux disques: «Georges Brassens chante les chansons de sa jeunesse» et «20 ans d'émissions avec Georges Brassens».

À une autre occasion, pour une série d'émissions d'Europe No1, qui s'appelait «Pirouette», j'avais été invité à chanter les textes de poètes que j'avais mis en musique, dont entre autres «Carcassonne» et «Le roi boiteux» de Gustave Nadaud, «À mon frère revenant d'Italie» et «Ballade à la lune», d'Alfred de Musset. Pour compléter, j'avais choisi d'interpréter une chanson que j'aime beaucoup, «Jehan l'Advenu», un poème de Norge mis en musique avec brio par Jacques Yvard. Plus tard, ces interprétations, avec quelques autres, ont fait l'objet d'un disque 33 tours, récemment réédité en C.D.

C'est donc la distinction que je fais en parlant de ce que je considère être mon intégrale, même si plusieurs de ces interprétations occasionnelles se retrouvent maintenant dans ce qu'il est convenu d'appeler, commercialement du moins, «l'intégrale» en coffret C.D.

À mon sens, il s'agit là de produits périphériques et je n'ai jamais chanté ces chansons lors de mes récitals habituels réguliers. Et à une véritable intégrale, il manque bien davantage une trentaine de chansons qui sont véritablement de moi, parole ou musique ou les deux, qui sont aujourd'hui méconnues sinon totalement égarées, pour la bonne raison que celles-là, à l'opposé, je ne les ai jamais enregistrées moi-même.

«Heureux qui comme Ulysse» est un cas à part. La chanson n'est pas de moi certes, mais c'est moi qui l'ai créée et j'en ai très longtemps été l'unique interprète (fait rare pour ce qui est de mes chansons), jusqu'à tout récemment où Sandrine a livré une très douce version de cette balade.

Où vous avez raison donc, c'est de savoir si on doit considérer «Ulysse» comme faisant partie de l'intégrale et alors de quelle intégrale, car je n'ai jamais non plus chanté cette chanson en scène lors de mes récitals.

Les fautes d'orthographe! Bien sûr la langue française est attrayante comme une belle femme, noble et fière. Quelle navrance que de lui découvrir tout à coup une pustule au milieu de la figure.

Mais, il faut bien se rendre à l'évidence, l'erreur orthographique est humaine. J'en parlais récemment, j'en ai moi-même parsemé les chroniques que j'écrivais jadis dans Le Libertaire, où de surcroît j'étais prote regratteur de virgules.

Cela a d'ailleurs été une leçon décisive dans mon apprentissage de la modestie et de l'indulgence. Dans un court pamphlet où je raillais une collègue qui, dans un article paru dans l'Humanité, avait échappé quelques fautes de français, j'ai réussi moi-même à laisser passer trois fautes. Imaginez la honte. Heureusement que, prémonition, dans cette même chronique, je réduisais la rigueur de la sentence: «Tout le monde en laisse échapper, [des fautes d'orthographe] Le Libertaire comme les autres, plus que les autres parfois...»

Par ailleurs, je constate, consolation ou le fer dans la plaie, que dans des transcriptions récentes de mes chroniques anciennes, on pousse la fidélité jusqu'à retranscrire scrupuleusement mes fautes d'origines.

Enfin, de bons amis m'ont souvent reproché de m'être entêté à «chanter» une faute d'orthographe en choisissant de prononcer «La première fille qu'on a pris dans ses bras». Licence poétique! Heureusement que par la suite la vertu que j'ai le plus cultivée, que j'ai maintes fois prônée dans mes chansons, que beaucoup m'ont dit avoir développée à l'écoute de mes fabulettes, c'est précisément la tolérance. Sans pour autant que j'aie fréquenté les maisons dont c'est l'enseigne!

Au plaisir,

Geo Cédille