Parle-moi de tes défauts
       
       
         
         

Nicolas Goffaux

      Quand on me parle de toi, tu es la personne la plus aimable, on ne dira pas parfaite, tu le prendrais mal. Mais parle-moi de tes côtés sombres, de cette période où tu écrivais des articles virulents pour un journal anarchiste.

Pourquoi en parle-t-on si rarement?

Nicolas

 

       

 

       

Georges Brassens

      Bonjour Nicolas,

J'ai bien peur de vous décevoir, comme j'ai toujours déçu ceux qui auraient bien aimé que je me débrouille pour faire parler un peu plus la déesse aux cent bouches. Malheureusement, aucun côté sombre autre que la mauvaise réputation que m'ont valu un temps quelques-unes de mes chansons. Mais, vous vous en doutez en ce qui me concerne il n'y a là aucun aspect obscur, bien au contraire.

Si vous insistez, il y a bien eu, dans ma prime jeunesse, une fanfaronnade délictueuse qui me valut l'interpellation des chats fourrés. Je suis heureux de l'occasion qui m'est donnée de rectifier les faits en rapport avec cet incident, car j'ai quelques fois lu ou entendu, à ce propos, diverses inexactitudes.

Dans mon quartier natal de Sète, les loisirs n'étaient pas très diversifiés pour quatre bacheliers en fin d'adolescence et il est vrai qu'un jour, pour offrir aux filles des fleurs, sans vergogne, nous nous fîmes un peu voleurs (dès qu'on est plus de quatre on est une bande de cons). D'abord tout fiers de croire que notre idée était une trouvaille originale, à tour de rôle, un copain de la bande programmait chez ses propres parents, à être mis en oeuvre par les autres, un simili-cambriolage, qu'ainsi on ne pouvait plus sûr: moment approprié et sans risque, procédure d'effraction pré-planifiée, butin identifié et bien localisé.

Pour ne pas être en reste, par solidarité pour les copains, je leur signalais un malheureux bracelet qui appartenait à ma soeur.

Les sycophantes du pays aux gendarmes nous ont trahis. Et à titre de complice d'une bande de cambrioleurs je reçus la fatidique sentence... avec sursis.

Mais, même si je n'en suis pas très fier, je n'ai jamais réussi à regretter l'épisode puisque ce fut le déclencheur qui, j'en étais convaincu, ne me laissait pas d'autre choix que de quitter la ville où j'étais maintenant considéré comme un monte-en-l'air et de me résoudre à monter, non plus en l'air mais à Paris. De plus, l'anecdote m'a servi de matière première pour «Les Quatre bacheliers», l'une de mes chansons qui m'est parmi les plus précieuses, puisqu'elle m'a permis, (vingt-sept ans plus tard!) de dire à mon père, brave vieux, qu'il me plaisait beaucoup, était tout à fait à mon goût.

Enfin, le volet anarchisme. Tout de suite vous dire que là non plus il n'y a aucun côté sombre, bien au contraire. J'en parlais récemment dans une réponse à un précédent correspondant.* Le mot anarchiste prête malheureusement à confusion et la pensée anarchiste n'implique pas nécessairement les bombes ni même quelque désordre que ce soit. L'anarchisme n'est pas l'anarchie. Mais quand on constate les défaillances, universelles dans le temps et dans l'espace, des institutions établies présumément en vue de la satisfaction des intérêts collectifs, on ne peut qu'être tenté de proposer une autre approche. Et si l'on accepte que je plaide les excès de fougue juvénile pour justifier quelques phrases outrancières, je ne renie en rien cette démarche et les prises de position de mes petites chroniques dans «Le Libertaire».

Un de mes rôles dans l'équipe de production de ce périodique était celui de correcteur d'épreuves. La rigueur que j'entendais mettre à accomplir cette tâche m'y avait valu le sobriquet de «Joe Cédille», pseudonyme dont j'ai d'ailleurs signé plusieurs chroniques. Aussi, pour ma part, si je dois avouer une facette embarrassante à ces écrits, ce serait le constat noir sur blanc que j'ai émaillé mes propres textes de nombreuses fautes d'orthographe.

Des petits malins ont raillé que c'était bien normal puisqu'un libertaire, refusant toute autorité, répugne même à se soumettre totalement aux lois, par ailleurs souvent aléatoires, de la grammaire. Je les remercie de leur sarcastique indulgence.

Joe Cédille

*Voir : «Que de questions »