Roselyne
écrit à

   


Georges Brassens

   


On a besoin de vous
 

    Cher Georges,

Je vous ai tant aimé et surtout écouté! Votre photo avec pipe et guitare orne toujours le mur de ma chambre.

Ce matin je fais résonner «les imbéciles heureux qui sont nés quelque part», car vouloir inscrire à notre constitution les langues régionales, c'est terrifiant d'imbécillité. Ressortez de votre tombe, vous qui avez tellement exalté, mis en harmonie les mots de notre République indivisible, laïque, démocratique, sociale!

Encore est-ce le dernier avatar de notre gouvernance qui a bien changé! Vous, Desproges, Reiser et quelques autres seraient plus révolutionnaires que jamais, car nous avançons à reculons et à grande vitesse!

Je vous embrasse,

Une admiratrice

Bonjour Roselyne,

Lorsque l’on vit diverses insatisfactions, parfois généralisées, (ce qui semble être le mal universel de l’époque!) lorsque l’on est inquiet de l’avenir, il est tentant de glorifier le passé qui nous apparaît alors paré de toutes les vertus. L’objectivité requiert dans les circonstances un grand effort de lucidité. «Il est toujours joli le temps passé...»

On a pu me reprocher d’être un peu passéiste, et même foutrement moyenâgeux. Bien sûr je l’ai moi-même quelquefois revendiqué. Mais là comme partout, des nuances s’imposent. Il est souvent difficile de faire la part des choses entre une dénonciation de la médiocrité, d’éléments évidents d'appauvrissement, de décadence, et le réflexe de réaction obscurantiste au changement, à une saine évolution.

Inscrire les langues régionales (et les dialectes?) dans la constitution? Étrange projet en effet. Il me semble élémentaire de signaler que, dans ce domaine, on devrait consacrer toutes les énergies à préserver la qualité, très menacée, de notre langue première, le français. Par exemple, convaincre les journalistes et autres folliculaires que standing ovation peut très bien se dire ovation debout, que spectacle solo n’avait pas besoin de one-man show et que florilège est tout de même plus élégant que best of! Sujet un peu éloigné, mais je ne peux m'empêcher de faire le rapprochement avec cette offensive, parfois fanatique, pour réintroduire les loups ou les ours dans certaines régions, sous le seul prétexte qu’il y en a déjà eu. Moi qui aime bien les bêtes, je tremble en pensant qu’il y a à peine un siècle, il y avait des millions de rats dans Paris. Faudrait-il les réinviter?

J’ai un ami, qui aime les bêtes autant que moi, qui en scandalise plusieurs en affirmant qu’il trouve plutôt séduisant de penser qu’il y a eu une variante d’une espèce de papillon de Patagonie  qui a disparue au XIXe siècle, qu’une des cinq cent cinquante variétés d’oiseaux de la forêt de Tanzanie n’existe plus que dans les vitrines des musées d’histoire naturelle. C’est par ailleurs probablement l’espèce qui est, grâce à sa disparition, la plus connue, la plus vue, admirée! J’ai vu que si des conservationnistes à tout crin se désolent à la pensée qu’un immeuble ancien a été démoli pour faire place à un autre, il en est, tout aussi romantiques, qui trouvent émouvant d’apprendre qu’à tel ou tel emplacement, se dressait jadis un château, une chapelle, dont il ne reste que des images gravées. Il arrive parfois que le progrès soit salutaire, c’est entendu.

Enfin, sans me prononcer sur le bien-fondé de la résurgence des particularismes régionaux, j’ai été plutôt flatté de voir que plusieurs de mes chansonnettes aient été traduites et interprétées en langues bretonne, alsacienne, provençale, occitane, corse et languedocienne, de même qu’en patois béarnais et même sétois. (Tiens, pourquoi jamais en argot parisien? Faudra que j’en parle à Pierrot!)

Par contre, si moi-même j’avais écrit et interprété mes ritournelles dans la langue et avec l’accent de mon père, j’ai bien peur qu’elles auraient connu une diffusion plutôt réduite. Heureusement, la fréquentation assidue de la chansonnette populaire, de Mireille, de Trenet, puis de la littérature classique, m’a tout naturellement mené vers une langue plus universelle, même si mon côté non-conformiste me pousse à fleurir mes vers de quelques archaïsmes, de quelques expressions argotiques.

Un empêcheur de piétiner en rond,

Brassens

Cher Georges,

Merci beaucoup d'avoir utilisé un peu de votre éternité pour me répondre, et puisque ça a l'air de vous faire plaisir, sachez que vos chansons ont également été traduites en créole!

Je vous embrasse,

Roselyne

Roselyne, bonjour.

J’ai été le premier à affirmer que mes chansons ne pourraient pas être traduites. Nombreux sont ceux qui partageaient cet avis. J’ai même mentionné que la seule possibilité serait que j'apprenne parfaitement une langue étrangère et qu’alors j’écrive des chansons directement dans cette langue. Mais ça ne risque pas.

Des tournures de phrases très particulières, des expressions courantes très françaises mais détournées, de nombreuses métonymies et des mots parfois désuets, il semblait bien impossible de transposer ces éléments essentiels dans une autre langue. Mais plus problématique encore, le fait que je me sois toujours évertué à ce que mes musiques se marient parfaitement avec la phrase, la sonorité des syllabes, respecte les intonations naturelles du texte, l’accent tonique des mots. Ces caractéristiques constituent le plus grand défi pour le traducteur qui souhaite préserver l’esprit du texte et l’harmonie de la chanson. Aussi, plusieurs se sont-ils contentés, sur une de mes musiques, de raconter un peu la même histoire, mais avec une approche toute personnelle, dans une formulation différente. En plus de leur talent et de leur savoir faire, j’aime à penser que c’est leur attachement à mon travail qui en a convaincu d’autres de consacrer la patience et le soin requis pour en arriver à des traductions de qualité, respectueuses du fond et de la forme de mes chansonnettes.

En ne comptant que les enregistrements commercialisés, mes chansons ont été traduites dans plus de quarante langues et dialectes, et parfois des plus inattendus, du japonais au malgache, de l’hébreu à l’arménien. Je n’ai pas vérifié, mais je crois qu’il n’y a que Shakespeare et les Beatles qui ont fait mieux! On trouve même un disque en espéranto. Mon Ami Sam Alpha a effectivement traduit et enregistré plus de quarante de mes titres en créole, avec un talent et un enthousiasme remarquables, pour une production de trois disques hautement réjouissants. On a pu dire qu’il avait recoloré mes chansons façon Douanier Rousseau! D’ailleurs j’apprécie particulièrement certaines «adaptations» qui font en sorte que quelques unes de mes chansons en langues étrangères laissent l’impression, à l’écoute, qu’il s’agit selon le cas d’anciens chants traditionnels slaves, de folklore breton, ou d’un classique du répertoire catalan. Enfin, phénomène étonnant, certains de mes textes, comme «Les copains d’abord», ont connu jusqu’à quatre traductions différentes en anglais.

Il faut croire que «l’esprit français» a encore la cote dans de nombreux coins de la terre.

Au plaisir,

Georges Brassens

le Berlitz de la chansonnette.