Mélanie
écrit à

   


Georges Brassens

   


Mourir pour tes idées
 

   

Bonjour mon cher Tonton Brassens,

J'ai de nouveau une petite question à te poser. Étais-tu prêt à «mourir pour tes idées», pour ce que tu défendais corps et âme, pour l'anarchie? Et pourquoi cette «haine» des gendarmes?
 
Merci d'avance pour la réponse.
 
Une de tes plus ferventes admiratrices,

Mélanie


Chère Mélanie, bonjour.

Je suis toujours heureux de recevoir de vous un nouveau courrier et de constater que vous vous intéressez toujours à mes écrits, à mes chansonnettes.

Je tiens à vous confirmer que le texte de cette chanson reflète rigoureusement mon sentiment profond sur le sujet -comme c'est le cas d'ailleurs des textes de toutes mes chansons, à quelques boutades près. Je suis absolument incapable, contrairement à certains de mes collègues, d'écrire une chanson véhiculant des idées allant à l'encontre de mes convictions, même si je pensais qu'une telle chanson pourrait avoir du succès.

Ainsi donc, je suis convaincu qu'aucune idée sur terre n'est digne d'un trépas et qu'il faut laisser ce rôle à ceux qui n'en ont pas. Avec en plus le risque de se tromper d'idée, de mourir pour des idées n'ayant plus cours le lendemain. L'Histoire, ancienne et récente, regorge d'exemples qui devraient nous en convaincre. Des dizaines de milliers de morts, des hécatombes invraisemblables n'ont jamais fait que tout s'arrangeât.

Pour ma part, n'ayant pas l'ombre d'un instinct de prosélytisme, je ne suis habité d'aucune conviction qui pourrait m'inciter à gaspiller un week-end, encore moins à y laisser ma vie. Je ne suis qu'un brave artisan troubadour trousseur de chansonnettes. Et si je préconise qu'il faut mourir pour ses idées, mais de mort lente (plutôt que vio…lente, ce qui équivaut à vivre le plus longtemps possible pour défendre ses idées), ce n'est que par pure dérision, selon une approche que j'ai toujours privilégié pour dédramatiser les thèmes les plus graves, pour qu'une chanson conserve sa dimension de «divertissement».

C'est également pour préserver cet aspect que j'hésite à vous parler du contexte qui a donné naissance à ce plaidoyer. Peut-être suffit-il de vous citer l'une de mes sources d'inspiration, un leitmotiv cher à Mussolini pour motiver les pires atrocités: «Plutôt mourir debout que vivre couché». Face à la glorification de la guerre, au sacrifice ultime exigé des autres, aux monuments aux morts, j'ai voulu dresser un monument, aussi modeste soit-il, à la vie, à la paix.

Je voudrais vous dire aussi que ce petit brûlot m'a été inspiré par la conviction que la voie vers les lendemains qui chantent avait vraisemblablement été mal tracée, qu'on faisait certainement fausse route. Et ce, à une époque où les intellectuels, les étudiants, les militants de tout poil, n'avaient qu'un seul programme: «changer la vie», quitte à la perdre pour y parvenir. La suite prouva que j'avais raison.

Chaque guerre a ses désillusions. On devrait méditer davantage sur cet axiome propre aux guerres des temps modernes: «Vous croyez mourir pour la Patrie, pour la Liberté: vous mourez pour quelques industriels milliardaires» ou plus dramatique encore: «Vous croyez que votre fils est mort pour la Patrie: il est mort pour quelques riches industriels».

Quant à ces braves gendarmes, je peux vous certifier que je n'ai jamais éprouvé la moindre haine pour l'un ou l'autre d'entre eux personnellement. La haine est d'ailleurs un sentiment qui m'est totalement étranger, la tolérance ou la paresse m'ayant probablement épargné  cette perte d'énergie. Je dispense même mon mépris avec une extrême parcimonie, considérant la «multitude accablante» des méritants. Non, ce que je réprouve, c'est une malencontreuse tendance chez beaucoup de mes congénères, principalement ceux qui s'enorgueillissent de porter un uniforme -surtout s'il est garni de galons- à se complaire dans la domination et l'écrasement des autres, de préférence des plus faibles. En Amérique du Nord, de nombreux corps policiers portent comme un rappel, bien visible sur leurs vareuses et sur leurs véhicules, la devise significative: «Servir et protéger». Beaucoup d'autres semblent malheureusement avoir perdu de vue cet objectif et avoir plutôt adopté: «Brimer et faire…» (… rigoureusement ma mère m'a défendu…)!

Je vous invite par ailleurs à lire plus haut, sous le titre «Rosser les cognes», une petite réflexion sur le sujet.

Au plaisir, Mélanie.

Un anarchiste pacifiste,

Brassens.