Mourir pour ses idées
       
       
         
         

Granguit

      C'est vrai que la guerre ce n'est pas bien joli, mais quand il est trop tard, que le dictateur est là, qu'il tue à tort et à travers, tu crois vraiment Georges que l'on ne doit pas envisager de mourir pour des idées?

 

       

 

       

Georges Brassens

      Une chanson, c'est souvent comme un enfant que l'on met au monde: ce n'est pas tout de lui donner vie, on doit par la suite cheminer avec elle, la remettre sur la voie, plaider en sa faveur. Et c'est bien connu, certains enfants sont plus exigeants que d'autres.

À l'époque j'ai pu m'expliquer longuement sur le sens de ce texte. Et je m'étonne qu'après bientôt vingt ans de tournée buissonnière je doive encore le faire, alors que cette chanson a plus d'un quart de siècle. Mais si c'est pour une nouvelle génération, alors ça me fait plaisir. Surtout si cette démarche peut en amener quelques-uns à endosser mon propos.

D'abord je me suis toujours étonné et désolé que, de quelque façon, on puisse trouver dans mon texte une moindre lueur de mépris ou d'indifférence pour ceux qui sont morts à la guerre. Mon intention était tout-à-fait contraire. Je pense que toute démarche, toute prise de position antimilitariste est un acte de compassion pour tous ceux qui ont souffert de la guerre.

Ce que dit ma chanson: est-ce que ce ne serait pas pensable, souhaitable, de tout mettre en oeuvre pour éviter qu'on en arrive à ce que des milliers d'hommes se retrouvent face à face à s'entretuer? Et bien sûr la question se pose davantage pour l'envahisseur que pour l'agressé.

Je sais bien que cette réflexion est utopique. Mais les guerres ayant toujours éventuellement une fin, généralement «négociée», ne faut-il pas déplorer que cette négociation, cette entente, n'ait pas eu lieu plus tôt, et idéalement avant même que l'on ne compte les morts? Que l'on pense, comme on l'évoque souvent, aux centaines d'hommes qui sont morts dans les vingt-quatre heures qui ont précédé la signature de l'armistice.

Pour contourner un peu l'émotivité du débat, oublions un instant nos guerres à nous et prenons l'exemple de la guerre du Viêt-Nam. 55 000 jeunes Américains, pleins d'énergie et de projets d'avenir, sont morts on ne peut plus brutalement à l'autre bout du monde. Ceux qui ont refusé d'y aller étaient des parias et ont été emprisonnés avec d'autres qui avaient tout juste mentionné que cette guerre était absurde. 40 ans après, même le gouvernement américain admet que cette guerre était une erreur injustifiable. Les parias sont réhabilités comme étant des visionnaires. Mais les morts ne s'en sont pas remis. Et c'est sans parler de ces pauvres Vietnamiens. Excusez-nous, on a fait fausse route, on s'est trompés d'idée.

Une chanson ayant par définition une modeste prétention de divertissement, j'ai toujours choisi de suggérer, par métaphores interposées, et le plus souvent par le biais de l'humour, voire de la dérision.

Mais aujourd'hui, avec le recul que me permet la retraite, et après tant d'autres, je suis bien tenté, ne serait-ce que pour défendre ma chanson, de poser la question plus brutalement: y aurait-il autant de guerres et dureraient-elles aussi longtemps si pour quelqu'un quelque part, ce n'était pas si payant? Si les fabricants d'armes ne soudoyaient pas quelques ministres, ne garnissaient pas généreusement quelques caisses électorales occultes.

Brassens