Monsieur Brassard, Monsieur Brassens
       
       
         
         

Michel Boivin

      Cher Monsieur Brassens,

Il y a eu, un jour, Gainsbarre et Gainsbourg,
Il y a, aujourd'hui, Mister Renard et Mister Renaud.
Monsieur Brassard et Monsieur Brassens auraient-ils pu voir le jour?

Meilleures salutations.

 

       

 

       

Georges Brassens

      Monsieur Boivin, Bonjour,

À l'écoute de mes chansons, beaucoup ont pu croire que j'étais un joyeux fêtard, un cavaleur infatigable, un impénitent buveur de pinard. La vérité est tout autre. La nature m'a gratifié de divers défauts qui m'ont permis de cheminer pépère sur les sentiers du temps qui passe: certaines formes d'orgueil, de paresse, de prudence, de retenue, d'esprit casanier ont contribué à tracer me route. Par ailleurs, affligé très tôt, à 25 ans, de terribles crises de coliques néphrétiques, ces souffrances périodiques m'ont dissuadé de risquer tout comportement qui aurait pu m'infliger quelque autre douleur. Quant aux substances illicites, elles ne faisaient définitivement pas partie de mon univers et même si j'en avais trouvé des traces sur ma route, jamais je n'aurais été enclin à recourir à de tels palliatifs.

Enfin, en amour comme en amitié, j'ai toujours été naturellement fidèle. Les gens qui me plaisent de prime abord continuent à me convenir et je suis toujours disposé à faire ce qu'il faut pour que la relation demeure positive.

Par ailleurs, ces chers journalistes, persuadés d'émerveiller par l'originalité de leurs questions, me soumettaient invariablement les mêmes poncifs. Et après m'avoir demandé pour la millième fois si j'écrivais d'abord la musique ou les paroles, ils s'inquiétaient de savoir qu'est-ce que j'aurais bien pu faire dans la vie si je n'avais pas été chanteur.

Pour diversifier un peu, une fois sur deux je répondais que je n'aurais rien fait du tout ou alors que j'aurais été bandit. À force de répéter cette boutade, je l'ai même intégrée à une chanson: «Stances à un cambrioleur». Mais à la vérité, et malgré ma cordialité pour François Villon, je n'avais pas du tout la vocation ni le tempérament pour devenir monte-en-l'air: je serais incapable de voler une pomme tombée dans un verger abandonné.

De plus, une malencontreuse forfanterie de jeunesse, qui m'avait obligé à visiter la gendarmerie et même à défiler devant monsieur le juge, m'a convaincu de ne plus jamais rien faire qui m'obligerait à transiger avec ces gens-là. J'avais l'habitude de dire que je m'imposais de traverser la rue entre les clous pour ne pas avoir à faire avec la maréchaussée.

C'est donc un peu malgré moi que je suis condamné à n'être que la mauvaise herbe de la chanson.

G.B.