Nicolas
écrit à

   


Georges Brassens

   


Mon père
 

    Cher Monsieur Brassens,

Ne prenez pas ombrage de ce vouvoiement qui me donne aujourd'hui le courage de vous adresser ces quelques lignes, les larmes aux yeux, le coeur boulversé.

Aucune question vous concernant n'anime aujourd'hui ma démarche, bien que je connaisse finalement peu de choses à votre sujet.

J'aimerais simplement vous témoigner une forte sympathie, une faiblesse, un amour sincère, tant la valeur symbolique de votre nom s'encre... -pardon- s'ancre dans celui de mon défunt père.

Lui vous admirait.


Cher Nicolas, bonjour,

C’est avec une douce émotion que je relis votre touchante confidence. Il est pour moi très gratifiant de savoir que mes modestes chansonnettes sont devenues pour vous un lieu de mémoire, que mon petit univers a le pouvoir de raviver l’émotion d’une précieuse présence, le souvenir vivace de votre papa. Il s’agit vraiment là d’une valeur ajoutée que je n’aurais jamais pu soupçonner alors que je bricolais mes musiques, mes textes. Mais cette dimension imprévue me procure un bien grand bonheur.

Il y a vraisemblablement peu de couples pour qui une de mes chansons évoque leurs amours naissantes, le produit étant peu propice à servir de trame de fond aux premières roucoulades, aux premières étreintes. Dans les années cinquante, un animateur radio avait même servi cet avis à ses jeunes auditeurs: «Si vous ramenez une jeune fille chez vous, mettez du Aznavour ou du Bécaud, mais surtout pas du Brassens. Si vous faites jouer du Brassens, votre conquête risque fort de vouloir écouter attentivement et vous n’arriverez pas à progresser dans votre entreprise…»

En revanche, je sais que pour beaucoup de ma génération mes chansons ont été signifiantes. Votre témoignage me permet de penser que peut-être ils sont nombreux, les fils, les filles et les petits-enfants pour qui l’audition de l’un ou l’autre de mes refrains fait renaître la chaleur d’une présence regrettée.

Puisque l’essentiel de l’art est l’émotion, s’il vous arrive, Nicolas, de croiser Serge Gainsbourg, expliquez-lui comment la chanson n’est peut-être pas un art mineur.

G. B.