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Georges Brassens

     
   

Misanthropie

   

Quelles sont les limites de la misanthropie? 


Bonjour Jacqueline,

Sans être tout à fait un imbécile fini,je n’ai rien du penseur, du phénix, du philosophe. Et si vousattendez de moi que je vous livre une réflexion profonde sur lamisanthropie, ses tenants et ses aboutissants, je crains fort que vousne soyez déçue.
 
Mais je peux au moins vous confirmer que je suis tout à faitd’accord avec la conclusion première de tous ceux qui ontréfléchi à la question: la misanthropie estgénéralement l’aboutissement inéluctable d’un tropgrand amour des autres, de l’humanité. Amourinévitablement déçu. Toutes les formes d’art,entre autres manifestations du génie humain, peuventaisément nous convaincre que l’homme est grand, noble, sublime.Puis l’on est déçu que son voisin de palier ne soit pasVictor Hugo.
 
Chamfort, bien que pessimiste notoire, avait raison de faire remarquerque «tout homme qui, à quarante ans, n’est pasmisanthrope, n’a pas vraiment aimé les hommes»,précisant même que pour un philosophe ou un poète,donc pour quiconque a réfléchi à l’humain,à ses valeurs, il est impossible de n’être pas misanthrope.
 
Si la misanthropie ne connaît pas de limites, à l’instarde la bêtise humaine et de la médiocrité dominante,elle ne peut, au mieux, qu’être pondérée par latolérance, par l’indulgence. On sait par ailleurs qu’elle peutêtre génératrice de créativité,qu’elle peut être le carburant d’actions remarquables. 

Enfin, je veux espérer que si vous me posez laquestion, ce n’est pas du tout parce que vous partagez les perceptionssuperficielles de ces jobards qui ont cru déceler chez moi desrelents d’insociabilité viscérale.

J’ai toujours compris à quoi tenait cetteréputation non méritée. Tous les artistes se fontun devoir et un plaisir d’assurer le service après-vente, pourpromouvoir leur disque, leur spectacle, leur film. Pour ma part, j’aitoujours jugé que ce n’était pas nécessaire. Maissurtout, par tempérament, je ne suis pas à l’aise danstoutes ces manifestations mondaines. Je n’aime pas me coucher tard. Deplus, des contraintes de santé m’obligent à êtretrès sélectif quant à ce que j’ingurgite. Mais jene suis pas pour autant l’ours que l’on voudrait croire.

Mais surtout, je crains que certains de mes coupletsjugés subversifs ne m’aient acquis une réputationd’antisocial. La réalité est tout autre. Où est lamisanthropie dans la Chanson pour l’auvergnat, Les copains d’abord, Aubois de mon cœur? Ceux qui me connaissent considèrent que toutema production est imprégnée d’humanisme, du respect et del’amour de l’autre. Et c’est précisément parce que j’aimele brave type qui s’applique à ne pas trop emmerder son voisin,que je vilipende les crétins sectaires, les méchantstoquards, les imbéciles heureux.

De la même façon, on a voulu faire de moi unermite, un sauvage, un reclus. Rassurez-vous, j’aime bien la solitude,mais seulement quand je suis seul! La présence des autres m’estindispensable. Mais on peut concevoir qu’il soit difficile de peaufinerun vers pendant un repas entre amis, de rechercher une musique aumilieu du tumulte et de la fébrilité d’une soiréebien arrosée. Il faut bien que je bosse un peu. On a dit que lasolitude était l’aphrodisiaque de l’esprit, de lacréativité.

Et je crois bien que la volonté derégulièrement regrouper autour de moi des amis de touspoils est précisément la transcription d’un humanismefondamental: c’est la tentative de construire à monéchelle une société fraternelle, empathique,solidaire, faute de pouvoir réformer l’univers. Je croismême que mon attachement pour les bêtes relève de cemême amour, de ce même respect pour tout ce qui vit.

Un humaniste tendance libertaire,

Brassens