Message au paradis
       
       
         
         

M. Lavergne

      Georges, j'ai marché avec exaltation et tendresse dans tes pas et le jour où tu as arrêté de marcher, j'ai beaucoup pleuré, tout seul, dans mon coin· pourtant tu ne m'as jamais quitté: tes «images», tes prises de position et surtout tes chansons sont là et nous montrent le chemin! À chaque fois que je chante «le Vieux Léon», c'est pour toi que je chante· Quelle chance tu as, tu es immortel!

M. Lavergne

 

       

 

       

Georges Brassens

      Monsieur Lavergne, bonjour

Je reçois votre courrier quelques heures après avoir appris que le père Trenet a tiré le rideau de scène sur son spectacle d'adieu, a accroché son illustre feutre à la faucille de la Camarde. Et vos quelques lignes viennent percuter la peau de tambour des souvenirs, des émotions lointaines.

J'ai eu, très jeune, le goût de la chanson et même si ce que j'entendais me faisait plaisir, j'ai eu très tôt aussi le sentiment que l'on devrait pouvoir faire mieux, qu'il y avait place pour une chanson d'un calibre supérieur. Mireille, Nohain, Misraki et quelques autres avaient déjà haussé la barre. Puis vint un fou chantant. Et ce fut le choc. Un alliage de créativité débridée, une poésie vivifiante et une musique nouvelle, jeune, moderne. Quelqu'un livrait tout à coup, et avec un degré de qualité inespéré, le produit que j'avais vaguement anticipé.

Au moment où je faisais mes gammes, j'ai passé (je ne dirais pas perdu) quelques années à faire du sous-Trenet. Mais ce fut sans aucun doute une étape précieuse vers la quête de ma propre identité, de mon savoir-faire d'apprenti artisan.

Alors, si vous me laissez entendre que vous êtes de ceux dont le quotidien a été enrichi d'une dimension marquante par mes modestes chansonnettes, tout comme j'ai été ravi, enchanté par celles de mon cher maître, vous m'en voyez comblé. La boucle est faite.

Enfin, vous me direz que c'est une bien curieuse façon de rendre hommage à un ami que de citer un texte que lui-même avait écrit pour me rendre hommage à moi. Mais dans cette préface qu'il confiait à Canetti en 1962 pour le programme de la tournée «Festival du disque», je vous invite à mesurer toute la générosité et la grandeur d'âme du personnage. J'avoue que je suis heureux de déterrer cette note qui, bien sûr, avait agréablement meurtri ma modestie et qui à ma connaissance, et je le déplore, a rarement été citée.

Mon cher Brassens,

Vous êtes entré dans la légende et vous avez donné à vos créations des bottes de sept lieues. Mais vous n'êtes pas l'ogre, pas plus que l'ours ou le gorille. Vous êtes un doux grand poète, le plus solide pilier de l'édifice-chanson. En un temps record vous avez su échapper à la mode (celle qui ne dure qu'une saison, comme la grippe!) et l'arbre auprès duquel vous vouliez demeurer, c'est vous. Votre génie vous dispense de forcer votre talent. La gloire ne vous changera jamais comme le vent ne peut changer la couleur du ciel de Sète.

Charles Trenet
(1962)

Au plaisir,
Brassens