Mes chansons préférées
       
       
         
         

Agendron

      Bonjour Georges,

J'ai eu le plaisir de découvrir vos chansons l'année dernière grâce à mon professeur de français, et depuis, je cherche vos chansons partout. J'aime bien la profondeur des textes et votre humour typique qui l'accompagne. Parmi la multitude de chansons que vous avez pu écrire, deux de mes préférées sont: Le fantôme et Auprès de mon arbre.

J'aimerais savoir dans quel contexte vous avez écrit ces deux dernières et le message que vous vouliez communiquer dans chacune d'entre elles.

Merci!

 

       

 

       

Georges Brassens

      Cher ami,

Je suis très heureux que mes chansons vous plaisent. Qu'un professeur fasse découvrir mes textes à ses étudiants, que certains de ces étudiants y découvrent un univers qu'ils jugent intéressant, agréable, et que cette petite porte ouverte leur donne le goût d'aller voir plus loin, tout ça est bien gratifiant pour le vieil artisan que je suis.

Plusieurs m'ont déclaré que, jeunes étudiants, ils avaient été charmés en découvrant les poèmes de Victor Hugo le long desquels j'ai osé déposer des musiques (malgré la recommandation du vieux maître) ce qui les a incités à rechercher d'autres poèmes du père Hugo puis éventuellement ses autres écrits et les vers d'autres auteurs. Comme quoi on peut entrer par la chanson pour découvrir la littérature et donc la vie.

«Auprès de mon arbre»? Peu de mes chansonnettes sont véritablement autobiographiques, mais plusieurs témoignent d'étapes de mon petit bonhomme de chemin. Celle-ci est très particulière puisque, si elle se rattache directement à une période marquante de ma vie, le compte-rendu que j'y livre, licence poétique oblige, relate l'exact contraire des faits véritables. Il s'agit donc d'une chronique des écueils esquivés, une réflexion en forme de justification sur les erreurs vers lesquelles auraient bien voulu me pousser des gens de bon conseil. Après douze années de vaches cadavériques, c'est en 1952 que je reçus un début de reconnaissance grâce aux qualités de coeur et d'action de Patachou. Je dois dire que le déblocage fut fulgurant, puisqu'en 1954 je prenais l'affiche à l'Olympia puis à Bobino et recevais le prix de l'Académie Charles Cros après avoir déjà gravé trois 33 tours. Certains ingrédients de ma vie s'en trouvaient donc brutalement chamboulés. De miséreux, je devenais vedette, de sans-le-sou voilà qu'on m'allouait des cachets importants pour que je gratte ma guitare devant des salles combles. Depuis douze ans, j'avais une mansarde pour tout logement et la maisonnette où m'avaient accueilli Jeanne et Marcel Planche n'avait ni eau courante, ni gaz, ni électricité. Je vivais à l'écart de la place publique, serein, contemplatif, ténébreux, bucolique. Mes amis précieux étaient les amis de toujours: petits voisins des rues de Sète et de l'école de mon quartier, compagnons de chambre dans le camp du travail obligatoire en Allemagne, pendant la guerre. Enfin, la femme de ma vie était déjà là, m'acceptant tel que j'étais.

Avec le succès donc, des gens de bon conseil voulurent me faire comprendre que je devais maintenant modifier diverses composantes de ma vie: beaux quartiers, fréquentations avantageuses, jusqu'à des concessions «profitables». C'était bien mal me connaître. Et si j'ai tout de même fait entrer l'eau et l'électricité dans la maison de Jeanne, plus pour elle que pour moi, j'ai continué d'y habiter pendant encore quatorze ans.

Beaucoup plus tard j'ai traité à nouveau le même thème, mais sous un angle différent, dans «Les Trompettes de la renommée» et après que des bons amis aient tenté de me faire entrer à l'Académie Française, dans «Le Petit joueur de flûteau». C'est donc mes réflexions sur les valeurs auxquelles je suis attaché que j'ai exprimées dans ce texte, en imaginant ce qu'auraient été mes états d'âme si je n'avais pas été consistant avec moi-même.

Par contre, loin de moi l'idée de vouloir livrer un message dans cette chanson comme dans toutes les autres d'ailleurs. Je me permets de réfléchir tout haut et en musique, c'est déjà beaucoup. Libre à chacun de poursuivre la réflexion selon son bagage personnel.

«Le Fantôme! Effectivement chaque chanson a son pédigree, sa petite feuille de route, mais celle-ci diffère totalement de la précédente. En m'attardant à ma table de travail je pensais souvent que ma démarche ressemblait à celle de ces artistes cubistes qui faisaient des tableaux par collage ou à des sculpteurs qui procèdent par assemblage d'objets trouvés, choisis.

Comme eux, possiblement en ayant en tête un thème, une ligne directrice, j'accumulais, parfois pendant des années, des matériaux: des idées, des mots, des images, notés dans des cahiers d'écolier, tous éléments que je jugeais susceptibles d'entrer un jour dans une éventuelle composition.

Cette chanson, complétée en 1966, s'inscrit dans une suite de textes sur la mort, l'au-delà et son folklore, en développant une idée que je ruminais depuis longtemps: une aventure galante impliquant un fantôme. Déjà, dix ans plus tôt, j'avais eu beaucoup de plaisir en imaginant sa majesté la mort sous les traits d'une femme de petite vertu qui arpentait le trottoir du cimetière, aguichant les hommes en troussant un peu plus haut qu'il est décent son suaire et tentant ainsi de séduire oncle Archibald, puis pour le convaincre de la suivre, lui déclarant: "Ca fait longtemps que je t'aime et notre hymen à tous les deux était prévu depuis le jour de ton baptème". Plus tard, en 1958, j'ai imaginé que pour qu'il ne regrette pas d'être passé, le vieux Léon, parti au paradis de l'accordéon, croisait de temps en temps une dame d'antan qui se laissait embrasser.

L'idée d'une aventure galante avec un fantôme du beau sexe m'a donc trotté longtemps dans la Sorbonne (comme dirait mon ami Perret). Puis, j'ai glané des idées, des rimes, des vers: le fantôme qui sème osselets et feux follets, mais qui perd sa route parce qu'un chien (de commissaire évidemment) a croqué les osselets et un poète a cueilli les feux follets. Le vent fripon, le vent maraud qui trousse le drap du fantôme, révélant ses charmes, et puis une si folle équipée romanesque, on ne peut plus surréaliste et... onirique, brutalement interrompue par, quoi d'autre, les matines.

C'est donc autour de ces matériaux qu'éventuellement j'ai tissé le petit scénario qui constitue la chanson. Je suis heureux qu'elle vous plaise.

Brassens