Merci pour cet héritage
       
       
         
         

Raphaël

      Bonjour M. Brassens,

Je voudrais juste vous dire que, pour moi, il n'y a que vous. Je vis loin, aux États-Unis. Cela fait à peu près 20 ans que vous me suivez dans ma vie et je ne me lasse pas et ne me lasserai jamais de vous écouter. Vos chansons sont toutes aussi jolies, aussi merveilleuses les unes que les autres. Je n'ai que 34 ans et cela fait rire des gens des fois que j'écoute vos chansons car ça n'est pas de ma génération, mais vous êtes l'un des plus grands et je ne me lasse pas de vous, de vos textes et de vos accords.

Merci monsieur Georges Brassens. Merci pour l'héritage que vous nous avez laissé.

Raphaël
         
         

Georges Brassens

      Bonjour Raphaël,

Votre petite note m'a fait grand plaisir. Lorsque j'écrivais mes chansons ou même que je les chantais, je m'imaginais, pour me conforter, que je m'adressais à quelques amis proches. Puis toujours conscient, surtout à mes débuts, qu'ils seraient nombreux ceux à qui mes propos ne plairaient pas, je me rassurais en présumant qu'il devait bien y avoir un public un peu plus exigeant, un peu plus réceptif, qui s'intéresserait à mes chansonnettes. Et ces perceptions opposées se sont bien vite confirmées. Si j'ai toujours dû affronter une adversité parfois virulente, j'ai vite été rassuré et même émerveillé par l'ampleur de l'accueil qu'ont reçu mes rengaines.

Et une dimension qui m'étonne toujours et, bien sûr, ajoute à la satisfaction de l'artisan, c'est l'importance de la diffusion de ma production hors de la francophonie. Malgré le défi que représente la traduction de mes vers, mes chansons ont maintenant été adaptées dans près de 40 langues. Il existe des regroupements de fervents dans de très nombreux pays, jusqu'au Venezuela, en Russie, au Japon. Chez-vous, au pays d'Elvis Presley, le «Georges Brassens American Fan Club» est très actif: voir www.Brassens.org

Des rêveurs utopistes ont même suggéré que si votre président en était membre et, sur son ranch, écoutait mes chansons, la face du monde en serait changée! On peut toujours rêver mais, de grâce, ne secouez pas trop ma modestie.

Ainsi donc, je suis très heureux que mon oeuvre, pour vous, fasse partie d'un héritage culturel, ce que, je vous l'assure, je considère comme n'étant pas banal.

Je ne suis jamais allé aux États-Unis. Je n'arrivais pas à me convaincre de me rendre si loin alors que je connaissais mal mes voisins et que je déclinais des invitations au Périgord, en Bretagne. Et, honnêtement, je dois admettre que je n'étais pas enthousiaste à l'idée de prendre l'avion.

Par contre, ma compagnie de disque a tenté, vers 1962, une offensive auprès du public américain. Faisant partie d'une collection prestigieuse, au titre un peu prétentieux de «Connaisseur collection», un 33 tours regroupant douze de mes titres les plus accessibles était livré dans une présentation très soignée, intitulé «Georges Brassens sings of the birds and the bees». L'album-livre de 20 pages, papier bristol, présente plusieurs photos exclusives entrecoupant le texte de toutes les chansons en français avec, en parallèle, une traduction libre de chaque vers. Une longue introduction est une adaptation de l'avant-propos d'Alphonse Bonnafé pour son livre «Brassens» dans la collection Poètes d'aujourd'hui.

Cet album, peu diffusé, est évidemment devenu un objet de collection (souffrez que je n'adhère pas au ridicule et inutile «collector») pour ceux de mes adeptes qui ont le réflexe d'accumulation.

Un autre produit américain fait la convoitise des collectionneurs. A la fin des années 50, Ray Ventura, qui avait été mon premier éditeur, mais qui était surtout, avec son grand orchestre, le chef le plus populaire de l'heure, m'avait fait le grand honneur de livrer un 25 centimètre instrumental de dix de mes musiques. Cette réalisation me faisait d'autant plus plaisir que, suivi d'albums similaires par l'orchestre d'Eddy Barclay puis celui d'Oswald De Andréa, elle aurait dû faire taire ceux qui propageaient que mes musiques étaient monotones, sans relief, toujours les mêmes. Devant le succès de ce disque et la notoriété de Ray Ventura aux États-Unis, le producteur voulu y tenter une distribution. Mais entre temps le «microsillon» avait fait son apparition et l'album américain se devait d'être un 30 cm. On pouvait donc y ajouter trois titres. Si bien que le disque, au titre étonnant de «Hi-Fi sounds for young parisians» et à la pochette aux tons de rose encore plus incongrue, comporte en exclusivité trois titres supplémentaires: «La marine», «La canne de Jeanne» et «Colombine».

Il est remarquable que Ray Ventura avait mandaté le célèbre tromboniste américain Billy Byers pour écrire les arrangements d'orchestre pour ce disque. Et sa réponse fut pour moi un bien grand bonheur professionnel quand un journaliste lui demanda pourquoi il s'intéressait à mes chansons, qu'est-ce qu'il y aimait. «La force de la mélodie, la tournure inattendue du phrasé, l'individualité qui ressort à chaque cadence. Tout ceci ne ressemble à rien d'autre, à personne d'autre dans l'univers de la musique, ni d'un côté ni de l'autre de l'Atlantique».

Merci encore, Raphaël, pour votre témoignage d'appréciation et souhaitons qu'il existe, afin que God Save America.

Un artisan de la mondialisation de la poésie,

Georges Brassens