Mélanie
écrit à

   


Georges Brassens

     
   

Mélanie

    Bonjour cher Brassens,

Je me nomme Mélanie et j'ai pu voir récemment que vous aviez une chanson pour le moins osée, si je puis dire, avec mon prénom. Auprès de qui avez-vous pris l'inspiration pour écrire cette chanson?

Je voulais également te dire que depuis que mon professeur de français nous a fait écouter tes chansons, j'achète tous tes CD, car je les trouve merveilleux. Surtout mes chansons préférées, Quatre-vingt-quinze pour cent et Misogynie à part.

Merci de bien vouloir me répondre, si vous en avez le temps.

Je vous prie d'agréer, cher Monsieur Brassens, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

Mélanie

Bonjour Mélanie.

Vous ne serez peut-être pas étonnée si je vous annonce que les chansons de salle de garde ont toujours été de mon goût. Et j’ai déploré que plus personne n’en crée de nouvelles. Aussi, pour ajouter à cet inventaire culturel si typiquement français, j’ai voulu à mon tour en livrer une en espérant, cornegidouille, qu’elle fasse plaisir aux amis. Voilà donc la motivation première qui m’a inspiré cette paillarde.

J’ai longtemps projeté de produire un disque qui regrouperait un florilège de textes coquins. Mais je ne suis jamais parvenu à accumuler les dix ou douze chansons requises pour les livrer rassemblées sous une même pochette. Quand venait le temps d’enfanter mon nouveau disque annuel, infailliblement il me manquait un titre pour compléter le bordereau. C’est ainsi que ces édifiantes chansons gauloises ont été disséminées tout au long de ma production courante. Je vois que deux de ces titres figurent parmi vos favorites. On peut facilement repérer les autres, qui tranchent quelque peu sur mon répertoire habituel.

Une de ces viriles antiennes est demeurée obscure. Je me suis amusé à remanier et prolonger une traditionnelle populaire:  Le grand vicaire. Je n’ai pas eu l’occasion de l’enregistrer moi-même mais elle a été reprise par Les Charlots, qui malheureusement ont sucré un couplet lors d’un enregistrement public, le seul connu. Ce titre a également été retenu dans la collection «PLAISIRS DES DIEUX» , ce qui m’a valu d’être le seul auteur à me retrouver à la fois dans deux collections si proches par le titre mais quelque peu éloignés par l’orientation : «PLAISIRS DES DIEUX» et «DIEU DANS LA CHANSON».

Une autre de mes polissonnes tout à fait rabelaisienne est encore davantage demeurée dans l’ombre. Les radis, que moi-même je n’ai jamais osé chanter en public, prétextant qu’elle était trop longue, aurait pu figurer honorablement dans une éventuelle compilation égrillarde. Mes inconditionnels ont été étonnés de retrouver la musique que j’ai composée pour cette gauloiserie, et que l’on croyait perdue, grâce à mon interprétation préservée sur une bande de travail maison qui a été reprise sur le disque Il n'y a d'honnête que le bonheur.

Un autre évènement m’avait incité à reporter ce projet d’un disque paillard. Au grand étonnement de l’industrie et du public, mon collègue Aznavour a signé, dans les années cinquante, la musique pour un disque érotiquo-coquin, sur des paroles de Bernard Dimey. Chansons cu... rieuses, avec des titres comme Le regret des bordels et Le cul de ma sœur, qui est devenu aujourd’hui une introuvable pièce de collection.

On a dit que Mélanie était un hymne à la volupté pleinement assumée. Pour moi ce produit est avant tout un hymne… à la chanson. Par le sujet, la manière, par les mots et les images, et bien sûr la musique, j’ai surtout tenté de regrouper tous les ingrédients qui font qu’une chanson peut offrir à la fois divertissement léger, agréable et réflexion constructive. J’ai voulu simplement faire une bonne chanson. Quant à la forme, pour faire passer l’argument plutôt égrillard, encore plus qu’à mon habitude je me suis décarcassé dans cette chanson narrative sans refrain, à tirer quelques-unes des ficelles de la versification. On m’asticote encore pour le désinvolte de ma rime : …UN CIERGE À PÂQUES…VOUS NE ME DIREZ PAS QUE…ou SALLE DE GARDE que je fais rimer avec…CAR DE…. On me reproche aussi ma méconnaissance de l’anatomie féminine, mais la rime était trop tentante entre salope et fallope. Et tout ça contribue à dédramatiser ce récit licencieux. Mais je me suis particulièrement complu à jouer les faux-culs, pour dénoncer l’obscénité inconsciente de la coquine et la complicité de son curé outrageusement tolérant, en choisissant hypocritement que le narrateur fasse appel, dans sa dénonciation, au folklore religieux, invoquant la Sainte Vierge, implorant le pardon de la Sainte Famille, déplorant le péril qui menace le salut éternel de notre libertine, proposant que l’on allume un cierge abondamment béni pour soustraire Mélanie aux griffes de Satan.
Je suis heureux que cette chansonnette ainsi que les autres titres cités reçoivent votre assentiment. On m’a reproché de ne pas assez m’engager. Mais on mesure mal à quel point cette galéjade graveleuse est une plaidoirie à l’encontre de toute forme de prosélytisme, d’offensive pour imposer, pour asservir, une apologie de la liberté. Et, permettez que je le signale, ici essentiellement à l’égard de la femme.

Mélanie, je vous embrassens.

Tonton Georges


Vous me connaissez déjà car cela n'est pas la première fois que je vous sollicite.

Cette fois-ci, je voudrais vous demander davantage de détails en ce qui concerne la chanson Le grand-chêne. Pourquoi avoir choisi de faire «une fable»? Est-ce que cela a été plus difficile de l'écrire que vos autres chansons? Qu'est-ce qui vous a inspiré pour l'écrire? En tous cas, je la trouve formidable!

Vous possédez une plume d'une finesse incroyable que j'admire énormément.

Avec tout le respect que je vous dois, je vous prie de bien vouloir agréer mes salutations les plus distinguées.

Votre admiratrice,

Mélanie


Chère Mélanie,

Ça me touche beaucoup que vous citiez cette chanson parmi vos favorites et je suis heureux de l’occasion que vous m’offrez de vous en parler un peu. Car comme c’est souvent le cas et c’est très bien ainsi, alors que je me suis échiné à peaufiner ce texte, à y enchâsser plusieurs évocations littéraires ou historiques, et surtout à y formuler par parabole interposée une réflexion qui m’est chère, la majorité de mes auditeurs se sont contentés de n’y déceler qu’une amusante chronique, bucolique et quelque peu surréaliste.

Et encore une fois c’est parfaitement bien ainsi. Pourtant, ceux qui s’attarderont un peu à ce récit auront vite fait de déceler la métaphore qui en est le fil d’Ariane. Ce grand chêne, noble et fier, arbre sacré chez nos ancêtres les Gaulois, symbole de droiture, d’authenticité et de solidité, c’est bien sûr le poète. Et par extension tout artiste digne de ce titre, tout homme préférant manœuvrer dans la marge, incluant évidemment ces pierrots lunaires qui prétendent traverser la vie en fabriquant des chansons, en chantant.

Ce chêne-là n’était pas un arbre de métier, il vivait en dehors des chemins forestiers. Le saltimbanque ne saurait être un homme de métier, encore moins un fonctionnaire. (Ma maman aurait pourtant bien aimé!) Sa destinée est hors normes, il chemine en dehors des sentiers balisés et la plupart du temps, surtout pas sur les voies de la rentabilité.

L’inspiration? Peut-être ici faire un rapprochement avec Les oiseaux de passage de Jean Richepin, texte qui m’a profondément marqué. Regardez-les passer! Eux ce sont les sauvages. Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts, et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages.

L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons. Les poètes s’inscrivent difficilement au sein de notre société centrée sur la productivité, la consommation, le profit. «Comme ils sont loin du sol!» et comme ils sont peu, trop peu méfiants.

«Il n’avait jamais vu l’ombre d’un bûcheron» Mais il y a les voisins parfois les pires gens qui soient, ceux qui n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux. Parce que les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux. Et bien qu’il fut en bois, le chêne n’était pas insensible aux railleries du commun, aux lazzi.

Mais plus grave encore, la candeur de l’artiste le rend souvent vulnérable lorsqu’il parvient tout de même à s’immiscer dans cet univers dont il ne perçoit pas bien les ficelles. C’est alors qu’il commence à déchanter. D’abord heureux d’être entendu, de connaître des jours filés d’or et de soie, mais bientôt berné par les miroirs aux alouettes, il ne conçoit pas tout de suite qu’on peut facilement l’utiliser, l’exploiter, puis éventuellement le jeter lorsque l’on doute que sa fumée s’élève jusqu’à Dieu, ou qu’il puisse être avantageusement recyclé. Amère destinée!

Sans citer de nom, je sais que quelques-uns de mes jeunes (et moins jeunes) collègues auront aisément reconnu, chez ce couple obséquieux qui, après moult alléchantes promesses, fit planter le grand chêne désemparé au pied de leur chaumière, un de ces producteurs courtisans qui leur a fait prendre racine, contractuellement, au sein de leur écurie, pour éventuellement tenter à sa guise de les … passer par la hache, les couper en quatre, puis les mettre dans le feu.

Les éléments d’inspiration, les évocations? Comme souvent elles sont multiples, très diversifiées, jusqu’à presque devenir un jeu. Je ne voudrais pas faire étalage de mon érudition, (j’ai souvent répété que j’étais d’une ignorance encyclopédique, du moins à une certaine époque), mais ne serait-ce que pour répondre à votre interrogation, je veux bien vous signaler quelques influences dont je me suis plu à émailler cette fabulette.

Après Richepin, bien sûr La Fontaine, ce fabuleux fabuliste, pour toute son œuvre mais principalement ici pour Le chêne et le roseau. Puis Pascal: «L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature. Mais un roseau pensant». «Sans se retourner», depuis le mythe d’Orphée, exprime la détermination, le courage. L’ingrate patrie est une allusion à Scipion l’Africain, et à sa célèbre boutade; «Ingrate patrie, tu n’auras pas mes os!» Mégère était à l’origine une divinité acariâtre dont la mission était de tourmenter les coupables. Signe des temps, les mégères d’aujourd’hui harcèlent tout aussi bien et de préférence les innocents Au Moyen-Âge, le paysan devait faire aveu de ses possessions à son seigneur. Les sans-aveu étaient les démunis, les sdf. Les vandales constituaient un peuple barbare qui au Ve siècle ravagea la Gaule. La fumée qui s’élève jusqu’à Dieu fait bien sûr référence aux sacrifices d’Abel et de Caïn dont la fumée, s’élevant vers les cieux ou demeurant collée au sol, exprime l’acceptation ou non de Dieu.

Par ailleurs, l’occasion est belle de me défendre ici d’un reproche que l’on m’a souvent servi: la pauvreté de la rime lazzi/exil. Avec le recul, je veux bien que l’on considère cette liberté comme une assonance audacieuse. Mais dans mon pays du Languedoc, plusieurs mots se terminent en «il», se prononcent en «i». Si l’Hexagone a évolué vers fusil, outil, sourcils, prononcés en i, le midi a conservé cette prononciation pour persil, nombril, baril et évidemment plaît-il. Lors de mon passage au Québec, en 1961, j’ai été charmé de constater que nos cousins d’outre-mer ont également perpétué ce phonétisme. Mais en chantant exi’, au début, j’ai vite compris que je devenais trop régionaliste et j’ai dû y renoncer.

Enfin, cette chanson me rappelle toujours que, sans que je m’explique bien pourquoi, des critiques, chroniqueurs et journalistes m’ont très souvent comparé à un arbre. Cette chantefable est peut-être donc, mais inconsciemment, et alors très accommodée, autobiographique. Bien sûr, j’ai chanté Auprès de mon arbre, le chêne symbolisant ici mes racines et la chanson étant construite sur le mode antinomique. Bien sûr, j’ai dit que l’on était du même bois, un peu rustique, un peu brut. Mais ces folliculaires en ont rajouté. Pierre Seghers écrivait; «Un arbre bien enraciné dans notre poésie, son écorce est rude, mais vivante de sève.»

Bernard Clavel a dit «La poésie habite son écorce comme l’arbre habite la sienne.» Henri Magnan considérait que: «sa sensibilité frémit comme feuilles, d’automne ou de printemps, d’arbres que l’on imagine abattus. Elles ont de la branche.» Dans le Figaro Littéraire, Paul Guth me comparait à «…un paysan qui rentre du champ…» Depuis que mon tout premier thuriféraire, René Fallet, devenu par la suite ami, m'a comparé à un bûcheron camarguais, peu de mes biographes ont évité le rapprochement avec l’arbre, le chêne.

Enfin je suis heureux que l’on remarque très peu la structure inusitée de ce texte, en quatorze quatrains comportant chacun trois alexandrins suivis d’un octosyllabe et que l’on ne soupçonne pas la difficulté de marier une mélodie qui semble naturelle sur un texte ainsi structuré. Et qui surtout en renforce le climat, l’esprit.

Mélanie, je vous invite à poursuivre l’écoute attentive de mes ritournelles. Je crois bien que selon ce que vous y apporterez vous-même, vous pourrez y découvrir tout un univers.

Un arbre, mais un arbre pensant,

Brassens