L'homme
       
       
         
         

Yann Droniou

      Cher Georges Brassens,

Quelle joie de pouvoir t'écrire!

Tu sais, je n'ai que 32 ans, mais tes chansons, je les connais toutes, même celles de ton dernier album où l'on t'entend chanter «il n'y a d'honnête que le bonheur», où l'on entend du haut de tes 30 ans ta joie de vivre et ton plaisir de jouer et chanter!

Tout ça pour te dire que j'aurais tellement aimé croiser un bonhomme comme toi, mais je n'en vois pas! Tu es l'unique, c'est pourquoi je me mets telle ou telle chanson, ça dépend des moments, mais tu es un véritable réconfort! Tu n'incarnes pas pour moi uniquement la chanson, mais l'Homme dans sa gentillesse, sa fidélité, son amour pour son prochain.

Tu ne dois pas trop aimer ces compliments, mais c'est dur de garder tout ça au fond de moi, tu es l'homme que j'aurais voulu être et tu es unique!

Au revoir Georges et à bientôt j'espère!

Yann

 

       

 

       

Georges Brassens

      Yann, Bonjour,

Votre petite missive, si imprégnée de spontanéité, m'a fait grand plaisir, mais heureusement que mon combat contre l'autosatisfaction n'a jamais été trop ardu. Je veux surtout retenir que mes chansonnettes ont pu, à l'occasion, vous procurer un «véritable réconfort». J'en suis comblé. Et c'est avec des témoignages comme le vôtre que devient caduc le vieux débat métaphysique de savoir si la chanson est un art mineur. (Je crois que c'est Boris Vian qui démontrait que la chanson n'était pas un art mineur et que Walt Disney l'avait parfaitement compris lorsqu'il présentait les sept nains de Blanche-Neige qui se rendaient au travail en sifflant. S'ils avaient chanté, ils aurait avalé la poussière de la mine: la chanson ne peut donc pas être art mineur!)

J'ai souvent dit que je concevais mes chansons comme des lettres envoyées à un ami, à des amis. Pour leur faire plaisir, les intéresser, les charmer. Alors, lorsqu'un destinataire se sent concerné, trouve une correspondance avec mon petit univers, je suis heureux qu'il répondre à mon courrier. Vous n'êtes pas sans savoir que mes fabliaux ne m'ont pas attiré que des acclamations et tout au long de ma carrière j'ai été accablé d'anathèmes, de réprobations. Heureusement que mon dévoué secrétaire, Gibraltar, s'évertuait à m'épargner et, parmi une multiplicité de tâches, filtrait les lettres qui m'étaient destinées. Mais à voir les sacs de courrier qui s'accumulaient dans la remise après la sortie d'un nouveau disque, je devinais sans peine que les commentaires n'étaient pas tous favorables. D'où l'importance que mes partisans, pour qui comme pour vous, mon travail a été d'un apport positif, n'hésitent pas à me le faire savoir. C'est là la plus précieuse rétribution de l'artisan consciencieux. Et par un heureux hasard, j'ai toujours constaté que ceux dont j'avais l'estime, en plus d'être heureusement les plus nombreux, étaient des gens dont l'avis m'importait. Alors qu'à l'inverse j'étais rassuré de ne pas avoir l'acceptation de certains autres dont l'approbation m'aurait défrisé, m'aurait inquiété.

Yann, je vous embrassens.

G. B.